sonate_violon

      Concert de musique classique au Centre Culturel d’une sous-préfecture voisine. La petite salle remonte à cette époque révolue où Paris prétendait encore distiller la culture jusqu’au cœur même de la ruralité. Fauteuils et strapontins ont été réservés depuis longtemps par un public aux cheveux argentés. On se retrouve avec forces embrassades, on s’interpelle, on échange des nouvelles. Mais le silence s’installe.

     Vigie solitaire dressée au cœur du rond de lumière qui plonge le plateau nu dans l’ombre, la violoniste rapporte quelques anecdotes concernant Yehudi Menuhin dont elle fut l’élève avant d’interpréter des pièces de Jean-Sébastien Bach, Fritz Kreisler, Georges Enesco et Isaac Albeniz. On se laisse emporter bien sûr et l’on songe à ces violoneux qui cheminaient jadis de village en village pour faire danser la paysannerie alentour. Les Mozart, Liszt ou Chopin ont eux aussi parcouru l’Europe, de villes princières en cours royales, pour exposer leurs talents de pianistes et de compositeurs. Comme notre soliste, cent artistes écument toujours les grandes scènes internationales pour les interpréter. Infatigables baladins au service de la musique malgré l’enfer des aéroports et l’ennui des chambres d’hôtel. La sonate pour violon que Béla Bartók affirma avoir composée à partir d’airs traditionnels des folklores d’Europe centrale nous emportera, pour finir, au milieu de ces incorrigibles nomades que sont eux aussi les Tsiganes, Roms et autres Bohémiens. Un petit groupe d’entre eux tient régulièrement ses quartiers sur un maigre terrain laissé à leur disposition par mes voisins agriculteurs. Ils ne se déplacent pas en rutilantes cylindrées tractant d’énormes caravanes au confort ultra moderne. Deux chevaux aussi maigres qu’eux et presque aussi vieux que l’ancêtre édentée qui tient les rênes remorquent une roulotte brinquebalante aux couleurs passées. Le museau noir, dépenaillés et broussailleux, les hommes courent de chaque côté en haletant, de jeunes enfants rient derrière des rideaux au velours cramoisi et des femmes chantent, parfois, des mélodies que l’on imagine remontées du fond des âges.  Ils tirent encore l’essentiel de leur subsistance de la vente de paniers d’osier longuement tressés pendant l’hiver, de gadouilles de chêne ou de fayard patiemment burinées au couteau à la lueur d’un brasero et peut-être et surtout de pèche interdite et de braconnage sauvage.

       Mais leurs jeunes ne veulent plus vivre de nos jours dans une telle misère et s’agglutinent dans les banlieues, leurs clientèles traditionnelles disparaissent peu à peu, ébranlées par la solitude et par l’âge qui les emporte et leurs routes les tiennent de plus en plus écartés des tourbillons de notre monde. Pourtant lorsque les villes auront aspiré les dernières populations campagnardes et vidé bourgs et hameaux, eux seront encore là. Irréductibles réfractaires à la normalitude et aux flux perpétuels de nos modernes moulins à vent. Et lorsque les citadins seront tous reliés aux gigantesques "GAFA" qui leurs dicteront leurs lois, eux seront encore là, affranchis et insaisissables, intimement connectés à la nature qui les nourrira comme elle a nourri, jadis, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Deviendront-ils les derniers Homo Sapiens libres ?

    La mélancolique Méditation de Thaïs de Jules Massenet qui clôt le récital nous entraîne pour l’heure vers des ailleurs peuplés d’ombres mystérieuses qui nous laissent bien des choses à penser. (Ecouter Natacha Triadou)

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