anniversaire

     Cinq ans. Ma petite amie Anaïs a cinq ans ! Une fête est bien entendu organisée pour célébrer l’événement. Mamie est en charge des bonbons et des cotillons et Maman du gâteau et des crêpes, chandeleur oblige. Papet est réquisitionné pour canaliser l’effervescence prévisible de ce petit monde plein d’ardeur. Quand à Papa, il s’est sagement retranché derrière ses obligations professionnelles pour ne se présenter qu’à la tombée de la nuit. Sa peine sera commuée en corvée d’intérêt général : ranger le capharnaüm abandonné après le passage du cyclone.

      En attendant l’heure fatidique d’ouverture des cadeaux, la cuisine offre aux adultes une aire de repli appréciée et Mamie, appelez-moi Chantal, de raconter son travail. Des anecdotes amusantes, désolantes parfois, touchantes souvent, émaillent son récit coloré et plein d’esprit. S’insinue toutefois entre deux soupirs une lassitude qui jette un voile sur l’enthousiasme affiché. Comme si elle commençait à rêver aux jours bénis où elle n’aura plus l’obligation de se lever tôt matin pour gagner son bureau en dépit des intempéries. Où elle n’aura plus à subir avec bienveillance les sollicitations de ses collaboratrices du service à la personne qu’elle anime, à répondre avec servilité aux réclamations de ses autorités de tutelle et à se rappeler aux bons souvenirs du trésorier-payeur départemental au sujet des subventions en retard. Où elle n’aura plus à dépouiller le courrier et à répondre sans cesse au téléphone à la place de sa secrétaire absente, une fois de plus, pour soigner son rhume, dorloter son mari, garder sa fille atteinte de la varicelle ou parce que les cantinières de l’école sont en grève. Sans oublier les quémandeurs de gratuité, les solliciteurs d’explications et les impatiences des inscrits sur la longue liste d’attente. En un mot, elle a plus hâte de "prendre la retraite" que de jouir encore et encore des félicités de sa tâche. Vous êtes jeune, lui dis-je avec un grand sourire. Vous vous ennuieriez !.

Mais elle n’a pas le temps de répliquer vertement à ma basse flatterie. Des hurlements à faire reculer un escadron de gendarmes-mobiles en retour de ZAD retentissent au salon. Nous accourons. Nos chères petites têtes blondes sont en réalité sagement assises en rond et crient aussi fort que leurs juvéniles poumons le leurs permettent. Un jeu ? Un concours ? Je crois qu’il s’agit surtout d’attirer l’attention. Les enfants débordent d’imagination lorsqu’il s’agit de retenir auprès d’eux leurs esclaves préférés. Maman entre d’ailleurs d’un pas solennel les bras chargés d’un gâteau dégoulinant de chocolat et surmonté des inévitables cinq bougies. Les cris s’étouffent mais le brouhaha ne s’éteint pas. Le temps d’allumer les bougies et la chorale improvisée entonne avec force fausses notes la traditionnelle chanson de vœux. Et mes cadeaux ? s’exclame la petite princesse. Qui d’abandonner le goûter pour offrir son paquet, qui d’avaler les bouchées les plus énormes avant de se précipiter à son tour, qui d’essayer le faire les deux à la fois. Et les papiers d’emballage de virevolter en tous sens comme feuilles mortes au vent d’automne avant de joncher le sol en un épais tapis multicolore. Exclamations de joie ou de dépit retenu d’Anaïs en découvrant les brimborions, broutilles, breloques et autres colifichets révélés à la lumière grise du soir qui tombe.

       Des phares de voitures balaient d’ailleurs les vitres des fenêtres annonçant l’arrivée des parents venus récupérer leurs progénitures. Lorsque Papa pousse timidement la porte, les survivants sont avachis dans les fauteuils pour savourer enfin un peu de quiétude et la belle, épuisée, dort sur le canapé. Je crois, conclut Mamie en constatant le carnage, que, tout compte fait, mon bureau est plus paisible !

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