stvalenti

         La boulangerie du village est pour une fois étrangement calme. Mais à peine a-t-il franchi la porte que le client est aussitôt interpelé : vous trouvez ça normal, vous ? Ne demandez pas à la tenancière de quoi il s’agit : vous seriez derechef renvoyé dans les limbes du magasin. Vous payez votre baguette sans barguigner et vous déguerpissez au plus vite. Qu’est-ce qu’elle a, ce matin ? La secrétaire de mairie dévoile la clé de l’énigme : c’est à cause des fleurs, elle en a fait provision comme chaque année pour la Saint Valentin et la patronne du bureau de tabac-presse se met à en vendre elle aussi !

          Les implacables lois de la concurrence vont en effet obliger notre "aimable" boulangère à réduire sa belle marge bénéficiaire sur la vente des bouquets d’amour. Elle devra dès lors repousser les travaux d’aménagement de sa résidence secondaire en bord de mer. Les artisans locaux devront rogner sur les salaires de leurs ouvriers sinon même en licencier. Contraints d’émigrer à la ville pour trouver un nouvel emploi, ces derniers emmèneront avec eux leur famille, leurs chiens, leurs chats et leurs poissons rouges. Devant la chute de son chiffre d’affaire, la propriétaire du "Toupourtoutou" baissera définitivement son rideau de fer. Ses employées se retrouveront à la rue, réduites à la mendicité sinon pire encore. Le maréchal-ferrant, son époux, ne trouvera pas de repreneur pour sa forge. Ils partiront à la retraite dans la misère. La coiffeuse, dont ils étaient les meilleurs clients, ne renouvellera pas le mobilier de son salon. L’ébéniste du bout de la rue qui devait le fabriquer déposera le bilan. Découragée, sa femme s’enfuira avec le garçon boucher. L’employeur de ce dernier apposera un écriteau contre sa vitrine : cherche apprenti. Il n’en trouvera pas. Épuisé par le surcroit de travail, il négligera son épouse qui sombrera dans la neurasthénie, délaissant leurs trois enfants en bas âge qui se verront confiés à l’assistance publique. Le boulanger quant à lui ne fera plus qu’une fournée par jour et se séparera de sa jeune vendeuse qui vit avec l’électricien dont les chantiers sont désormais de plus en plus éloignés. Il rentre tard le soir, grognon et fatigué, sans s’apercevoir que son amie se languit à mourir dans leur petit appartement sis au-dessus du magasin. Quel sera leur avenir désormais ? Le bistrot de la Grand Place rentrera ses tables et ses chaises qui encombrent d’ordinaire le trottoir. Les riverains, par ailleurs de moins en moins nombreux, ne s’en plaindront certes pas mais il éteindra bientôt ses lumières et ne décrochera plus chaque matin ses vieux volets de bois en sifflant La Madelon vient nous servir à boire, comme du temps où il était dans la Légion. Les anciens resteront chez eux à jouer à la coinchée en sirotant une prune à l’eau de vie ou, pire encore, à regarder des émissions sans intérêt la télévision. Les jeunes tromperont leur ennui sur leur téléphone portable, fumeront des substances illicites et se livreront à des excentricités répréhensibles.  L’école fermera faute d’élèves. Le village en mourra d’inanition et c’est peut-être même toute la région qui sombrera dès lors dans le marasme économique et social.

On ne mesure jamais assez les conséquences de ses actes. Mais comment le faire comprendre à la tabatière ? Elle ne voit dans sa démarche qu’un moyen de satisfaire sa clientèle et, grâce à cet apport, sans doute fort modeste, d’installer peut-être un bac à fleur devant sa porte avec des géraniums, des œillets d’Inde et un pied de lavande, à cause de sa bonne odeur. On voit par-là combien la fragilité de notre monde laisse bien des choses à penser.

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