atavisme

       Le calme et la paix règnent ce samedi matin sur la vallée. Pas de rugissements de tracteurs, de vagissements de tronçonneuses ni de vociférations de motos ou de quads. Mésanges et moineaux tourbillonnent en silence autour des boules de graisses accrochées sur la terrasse, les merles picorent dans les taupinières, un écureuil traverse la pelouse entre l’érable commun et les bouleaux et disparaît. Les cloches de l’église sonnent tierce lorsque claquent soudain trois coups de fusil.

        L’affaire a commencé au printemps dernier. Ma petite voisine Anaïs et moi allons à la pêche aux têtards sur les rives du petit étang dissimulé dans les fougères au bout du chemin qui longe mon courtil. Un étang court sur vague dont la fortune de terre tient dans le regard, comme l’écrit si bien André Duprat. Presque une mare humblement cernée de lys d’eau et d’herbes folles et dont la face argentée frémit à peine sous le filet d’air qui la caresse. Précédée de son incessant babillage, Anaïs va bon pas, s’arrêtant de temps à autres pour cueillir une poignée de coucous sur le bord du talus, quelques pâquerettes au pied d’un noisetier et repartant en esquissant un entrechat plein de grâce ponctué d’un petit rire joyeux. Lorsque jaillit tout à coup d’un buisson un couple de perdrix grises qui s’enfuit dans un concert de "pitpits" affolés. Passée la surprise, la belle de s’élancer bien sûr à leur poursuite. En vain. Les deux volatiles disparaissent dans le sous-bois.

        Nous les retrouveront à la fin de l’été, à l’heure de la cueillette des mûres et des noisettes. Mais c’est alors toute une compagnie qui défile à la queue leu leu depuis l’ombre des sapins et gagne les champs voisins. Le moindre mouvement brusque provoque leur fuite avant un envol bruyant jusqu’à une proche haie protectrice. L’hiver les apprivoisera et il n’est pas rare que je les aperçoive, lors de ma visite matutinale à mes arbres, sur leur trajet de retour vers leur cache à l’orée du bois où elles passeront le jour loin du regard des buses établies dans les futaies. Elles ont dû s’attarder, ce matin, pour faire plus ample provision de graines ou quelque autre manne providentielle. À moins qu’elles ne se soient au contraire éloignées de leur territoire faute d’en trouver suffisamment. Vingt-six coups de fusils au total, je les ai comptés, les y accueillent.

      Ces tireurs disent aimer la nature et aimer observer les animaux sauvages dans leur milieu. Je veux bien les croire. Mais d’où vient alors que dans leur esprit ces mêmes animaux sauvages se transforment soudain en gibier ? Est-ce un vieux réflexe remontant à leur enfance lorsqu’ils chassaient les papillons, enfermaient les coccinelles et les hannetons dans une boite à chaussures, arrachaient les ailes des mouches et dénichaient les oiseaux ? Est-ce par héritage des lointains chasseurs-cueilleurs en quête de nourriture pour leur famille et leur tribu toute entière ? Pensent-ils encore aujourd’hui que leur survie et celle des leurs dépend de leur habileté à faucher la course d’un lapin, à abattre un faisan qui s’envole ou à foudroyer des perdrix égarées quand leurs réfrigérateurs et congélateurs sont pleins à ras bord et que les rayons des supermarchés regorgent de victuailles ? À moins que cet instinct de prédateur ne soit si profondément ancré dans leurs gènes que quelques millénaires de philosophie, de poésie, de musique et de littérature seraient encore insuffisants à l’éradiquer ! (L’étang unique, André Duprat, éditions Apeiron)

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