orpaillage

        La rumeur a pris naissance à la boulangerie puis a gagné le bureau de tabac-presse, le bistrot de la place de l’église et l’officine de la pharmacienne avant de contaminer les hameaux les plus éloignés. Bertrand est revenu ! Et qui est ce Bertrand ? On me fait comprendre que je ne peux l’avoir connu. Il s’était enrôlé dans les Chemins de Fer et était monté à la Capitale avant mon arrivée. L’émoi causé par son retour est pour l’heure d’autant plus vif qu’il n’en est même pas redescendu pour enterrer ses parents morts de chagrin. Henriette, sa fiancée d’alors, l’attendit longtemps elle aussi. Les prétendants se pressaient pourtant à sa porte. Elle n’en coiffa pas moins Sainte Catherine puis dépassa la trentaine puis la quarantaine sans jamais faire entrer un homme dans la petite maison héritée de ses parents. On dit qu’à soixante ans passés, elle l’attendrait encore.

Le hasard nous met face à face alors que j’apporte à mon amie Marthe sa ration hebdomadaire de magazines. Il est assis au bout de la table et triture sa tasse de café comme quelqu’un qui cherche un prétexte pour partir. À mon arrivée, il déplie brusquement sa longue carcasse et son crâne dépourvu du moindre cheveu frôle comiquement l’abat-jour qui pend du plafond. Marthe réprime un sourire moqueur et nous présente. Vous savez, lui dis-je, que vous êtes la curiosité de toute la vallée ? Il sourit. Mais c’est un sourire triste et las qui éclaire bien peu son visage fatigué, un sourire propre à démentir Joachim Du Bellay, heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. 

Après deux années passées à faire le cheminot sur les voies ferrées, un violent désir de "voir du pays" le saisit en effet. Il se fait marin au Havre, traverse l’Atlantique, devient serveur dans un bar irlandais de Brooklyn, chasseur à l’entrée d’un grand hôtel de Manhattan et bûcheron en Colombie Britannique. Mais la nostalgie du grand large le pousse à reprendre la mer. À Rosario, en Argentine, il conduit un taxi dans les quartiers mal famés réservés aux derniers arrivants. À la suite d’une rixe, il émigre au Brésil voisin où il cuisine dans un restaurant populaire de Salvador de Bahia. Mais la fièvre de l’or s’abat sur lui et l’entraîne au Suriname. Il y survit tant bien que mal à la tâche exténuante, aux bagarres et aux échauffourées. Il échappe même à une exécution sommaire pendant la guerre civile. Dépouillé de son modeste magot et découragé, il franchit le Maroni et se réfugie en Guyane. La malaria l’y cloue plusieurs mois. Le temps de faire un enfant de plus à une Doudou hospitalière. Devenu mécanicien sur un bateau en partance pour l’Asie, il traverse une fois de plus l’océan. Je voulais contempler de mes propres yeux les fameux temples d’Angkor ! Il débarque en Australie. Docker sur le port de Brisbane, il est mêlé à une sombre histoire de carambouille et se réfugie à Bali, en Indonésie. L’indolence impécunieuse lui pèse bientôt. Il embarque pour un émirat du golfe persique où il exerce des talents de soudeur sur les immenses cuves de pétrole. Une mauvaise chute le laisse à terre, son employeur l’y abandonne, le Consulat le rapatrie.

Sur son lit d’hôpital parisien, il se languit soudain de son "petit Liré" perdu au cœur des Monts. L’y voici aujourd’hui de retour. Il a ouvert les fenêtres du monde et laissé libre cours à son insatiable curiosité. Mais en revient-il plein d’usage et raison ? Les années ont épuisé son corps efflanqué et noueux et ses déboires asséché ses envies d’aventure. Il compte désormais les semaines, les mois peut-être, qui le séparent de l’ultime appareillage. Parfois, dit-il, je me demande ce qu’aurait été ma vie entre une épouse, des enfants, des compères et des amis. Alors je mesure ma solitude et la vanité de ma course. Comment pourrai-je désormais imposer à qui que ce soit les pas amers d’un vieillard harassé ? (Lire aussi le Roman d’Ulysse de Simone Bertière)

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