requins

     Les cris rauques des grues transpercent le ciel d’azur. Le givre dessine des festons d’argent dans les branches des hêtres et des bouleaux. Le vent de bise pique les joues et bleuit les doigts. Il fait trop froid pour travailler au jardin. J’alimente la flambée d’une bûche de châtaignier et me lance dans une énième tentative de rangement. C’est ainsi qu’un paquet de vieilles lettres blotties au fond d’un tiroir retrouvent la lumière. Qui résisterait à la nostalgie du papier jauni, des pleins et des déliés et de l’encre violette ?

       C’était il y a cinquante-cinq ans. Fort de sa foi en Dieu, Jean avait décidé de vivre selon les enseignements des évangiles. Tournant le dos à l’égoïsme d’une petite vie tranquille, il s’était consacré aux plus pauvres et aux plus démunis. Pendant les années de son noviciat, il avait secondé le prêtre de la paroisse, animé les cérémonies du culte, apporté sa gaieté naturelle aux rébarbatives séances de catéchisme, visité les personnes seules et donné un second souffle au patronage du jeudi après-midi. Il était partout à la fois. Chez le pharmacien pour retirer les médicaments de la mère Désert, isolée et presque impotente. Chez le père Bourgeois devenu trop vieux pour couper son bois. Dans le jardin potager de Roger cloué dans un fauteuil et sarclant ses salades ou cueillant ses haricots. Frère Jean, comme chacun l’appelait, était aimé et estimé de tous. Une heure passée en sa compagnie vous redonnait confiance en vous-même, en l’avenir et en l’humanité tout entière. Puis il prononça ses vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance et fut envoyé par sa hiérarchie poursuivre son sacerdoce en Guyane. La séparation fut déchirante pour la population et sans doute un peu pour lui aussi mais il n’en montra jamais que son éternel sourire. Priez pour moi, se contentait-il de répéter ! Quelques prières furent sans doute murmurées ici ou là puis la vie, comme on dit, reprit son cours.

      Son souvenir, entretenu par de longs courriers nourris de bienveillance et de bonté, était encore vif lorsque, près de cinq ans plus tard, un message de l’évêché annonça son brusque décès à la suite de l’attaque d’un requin. On apprendra qu’en réalité, sa dépouille avait été retrouvée prisonnière de la mangrove et que s’étant mis au service des habitants d’un petit village perdu dans la forêt, il avait sans doute dérangé les manœuvres douteuses des trafiquants de tous poils, contrebandiers et autres chercheurs d’or en quête d’argent facile. "Putain de requin !" aurait crié le chanteur.

     Car les requins, en effet, n’infestent pas seulement les eaux troubles des tropiques. Ils envahissent aussi les terres. On les reconnaît à leur regard impérieux, leur menton volontaire, leur pas dominateur. Ils marchent à la conquête du monde et tant pis pour les faibles, tant pis pour les fragiles, tant pis pour les doux. Ils avancent sans autre souci que leur objectif. Peut-être ne cherchent-ils qu’à réparer une enfance malheureuse, privée de tendresse et d’affection. Peut-être ne courent-ils que pour mieux fuir la misère, l’absence, la désunion, la séparation. Peut-être croient-ils qu’ils connaîtront enfin la sérénité dans la gloire de leur triomphe. Peut-être ne sont-ils, dans leur tête, dans leur cœur et dans leurs tripes, que souffrances et tourments, eux qui renoncent, d’emblée, au bonheur. Mais face à eux, les Frères Jean sont hélas de peu de poids. 

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