roger

      C’est un matin à rien. L’un de ces matins insaisissables qui se dérobent et  s'enfuient à vau-l’eau. Nuit cabossée ourlée d'idées noires.   Réveil brouillon. Pluie tenace et glacée qui augure un ciel bouché pour la journée. Internet qui traîne les pieds. Message de ma libraire préférée qui n’a toujours pas reçu ma commande effectuée une semaine plus tôt. Visite d’un facteur grognon pour une signature inutile. Et le chat qui prend un malin plaisir à se trouver régulièrement du mauvais côté de la porte. L’heure est venue d’ajouter une bûche dans la cheminée lorsque le téléphone sonne. Roger nous a quittés ! Il s’était très affaibli ces derniers mois mais l’espoir demeurait pourtant. Il avait déjà doublé tant de mauvais caps. Il n’aura pas pu passer celui-là. À 93 ans, il avait atteint le bout de sa vie.

      Une vie qu’il avait bien remplie. Je l’avais côtoyé à de nombreuses reprises depuis une quinzaine d’années lors de séances de dédicaces de ses romans ou de salons du livre. Il avait ses lecteurs inconditionnels qui n’auraient pour rien au monde manqué sa dernière publication et commentaient la précédente avec enthousiasme. Et l’empathie qu’il créait avec les chalands qui ne le connaissaient pas encore était si belle qu’ils repartaient le plus souvent en serrant contre eux le livre où il venait d’apposer un petit mot personnel. Dans leur sourire et leur regard on devinait leur hâte de s’y plonger sans tarder et de découvrir des personnages chaleureux et hauts en couleurs, de pénétrer leur monde, de vivre leurs aventures. Il faut dire que ses histoires partaient souvent de ces tristes faits divers portés par la misère du monde qui occupent les prétoires et les journaux.

       Sa propre existence a souvent rencontré la bassesse et la médiocrité qui animent tant nos sociétés. A-t-il vraiment été le baroudeur qu’il a décrit dans ses "souvenirs" ? Il ne m’en a jamais directement parlé. Mais il a fait le flic, comme il disait. Non pas un de ces pandores qui sillonnaient autrefois les routes départementales comme le laisseraient penser ses intrigues qui se déroulent plutôt dans les campagnes, les bourgs et les petites villes de province.  Mais policier de la ville, avec les petits voyous au surin facile, les putes au grand cœur et les braqueurs au long cours. Il en parlait peu directement sinon de temps à autre à travers une anecdote qui surgissait tout à coup au détour de la discussion. Il préférait les convoquer dans ses histoires, leur attribuant souvent avec bienveillance une humanité qu’ils montraient rarement dans leur vie réelle. Cette promiscuité lui aura sans doute appris non seulement la noirceur de l’âme humaine mais aussi à enchaîner les péripéties aux multiples détours.

        En réalité, s’il pouvait se montrer prolixe dans ses fictions, il ne s’étalait guère sur lui-même. Je l’aurai bien peu entendu se plaindre de ses problèmes de hanche qui l’obligeaient à jouer de la canne en retenant les grimaces. Il en plaisantait même en rappelant cette lointaine époque où, comme il disait, "il courait comme un lapin". Son nom d’apéritif italien évoque d’ailleurs le bellâtre de la péninsule et il admettait avoir ainsi connu quelques jolis succès. Je l’ai travesti, dans mon dernier roman, en émigré transalpin devenu boulanger et effectuant ses tournées de villages en villages au volant de son TUB Citroën. Il en avait bien ri.

       Mais le temps avançait, chargé des inévitables tracas glissés par la vieillesse dans les veines des plus solides comme la surdité qui l’isolait peu à peu ou la goutte qui tracassait ses rotules. Les départs successifs de ses vieilles connaissances pesait surtout chaque jour un peu plus sur ses épaules. Je partirai, me dit-il un jour bravache, quand ils ne seront plus morts ! Il les a rejoints aujourd’hui. (On peut retrouver ici les livres de Roger Martini)

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