lavoirs

      Un village voisin qui s’est spécialisé dans l’évocation touristique des nostalgies rurales  inaugure la réfection à l’ancienne de son lavoir municipal. Le ban et l’arrière ban de la commune, de l’office du tourisme intercommunal et de la sous-préfecture ont été convoqués. On a même exfiltré de son "ehpad" la presque centenaire locale pour lui faire visiter dans son fauteuil roulant l’exposition de photos en noir et blanc dressée dans l’ancienne école transformée en musée.

Transportée à cette époque lointaine de sa jeunesse, la vieille dame d’abord impressionnée sort peu à peu de sa réserve et commente bientôt avec verve le parcours de ces buandières dont elle fit partie. Munies de leur battoir et de leur cabasson, elles poussaient gaillardement jusqu’au ruisseau leur lourde brouette remplie des draps, robes, chausses et caleçons qui venaient de bouillir dans les lessiveuses. À genoux dans leur caisson de bois, elles les trempaient dans le courant de l’onde pure sentant bon le serpolet et la lavande sauvage en de longs mouvements amples et puissants, frottaient avec énergie, rinçaient et recommençaient jusqu’à faire disparaître la moindre tache suspecte. C’était un travail rude et épuisant, où les matrones régnaient du geste et de la voix. C’était aussi l’occasion pour les commères de jaboter tout leur saoul en médisant des hommes, du curé, du maire et des institutions en général, de prodiguer leurs conseils pratiques aux jeunes filles à marier, de consoler les jeunes mères dépassées par leurs progénitures et de menacer les gamines délurées des pires maux de la terre si elles ne savaient pas résister à l’éternel appétit du grand méchant loup.

Les blanchisseuses ont disparu. Les lavoirs sont abandonnés et la plupart en ruines. La joyeuse ambiance qui les animait ne se retrouve plus guère autour d’une machine à laver le linge. Le lien social qui réunissait naguère tout un village a laissé place à la solitude de la ménagère pressée et fatiguée. Certes la tâche était pénible, l’eau bien fraîche aux petits matins, le linge lourd et, parfois, la promiscuité difficile à porter et c’est évidemment un réel progrès que d’y échapper. Mais ce progrès conduit à l’isolement !  Tout n’était pas mieux avant. Tout n’était pas mal non plus.

Ainsi, on ne dédicaçait pas alors une journée entière à LA femme et à ses droits. Mais les blanchisseuses, lavandières, buandières et autres bugadières avaient cependant leur fête. À Paris, elles élisaient leur Reine en place de la République. Et c’était prétexte à rompre le carême en son mi-temps par de grandes réjouissances, ripailles et bamboches qui s’achevaient par des bals où c’était un honneur de guincher avec une mère Denis ou l’une de ses "filles". Mais qui fait carême aujourd’hui ? Qui s’impose tout à la fois en guise de pénitence le menu courgettes-carottes râpées, l’abstinence conjugale et la lecture d’un roman de Christine Angot ?  Certes les régimes les plus divers connaissent en cette saison un regain d’intérêt. Il convient de perdre ces vilains bourrelets, culottes de cheval et autres poignées d’amour accumulées au cours des agapes de fin d’année pour entrer dans le jean de l’été passé, dans la petite robe aperçue sur internet ou, pour le moins, présenter une silhouette élégante sur les sables des plages estivales. Mais est-ce vraiment là une liberté gagnée sur la tyrannie quotidienne des chaussettes à laver ? Voilà bien des questions de linge sale qui laissent à penser.  (Lire également une autre histoire lavoir avec presquevoix).

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