verdure

     Alors que, sur le chemin de Compostelle, il descend vers San Sébastián, Jean-Christophe Ruffin a l’occasion d’admirer la luxuriante verdure qui l’environne. Elle n’est due bien sûr qu’aux bruines et pluies incessantes qui arrosent aussi le pèlerin et ralentissent sa marche. Elle lui évoque malgré tout ce mythique jardin d’Éden dont rêve tout voyageur.

Elle retrouve peu à peu chez nous la place qui lui revient. Débarrassée de la neige disparue depuis longtemps maintenant, des taches marron des innombrables taupinières et des dernières feuilles mortes balayées par le vent, la pelouse de mon courtil attend les vraies tiédeurs avec impatience. Entre giboulées et éclaircies, la planète rouge marque son territoire mais encore une quinzaine de jours et les palisses s’habilleront de soyeuses nuances émeraude et les baliveaux de bourgeons aux reflets anisés. Par sa générosité et sa diversité, la verdure annonce le parfum noisette du lait de printemps, les luzernes engrangées aux feux de la Saint-Jean et les ors blonds des blés sous les purs ciels d’azur. La verdure est la première richesse des campagnes.

En bon fermier nourri par les générations de paysans qui l’avaient précédé, mon père la guettait, cette verdure. Regarde, me dit-il un jour alors que, noyés dans la brume du matin, nous enfoncions nos bottes dans les ornières d’un champ, ça commence à lever. Il parlait d’un semis d’orge effectué trois semaines plus tôt mais dont je ne voyais rien. Tu ne sens pas ? Une odeur un peu âcre, piquante comme une pointe de vinaigre ! Lui, la percevait, cette fine odeur de vie qui s’ouvre, fragile et vigoureuse à la fois. Il savait que quelques douces nuitées suffiraient à dessiner les rangs bien droits des jeunes pousses au délicat vert tendre. De son pas lourd et fatigué par des années de labours, de semailles et de moissons, il reviendrait vérifier et contempler sa récolte future.

Ma petite voisine Anaïs me demanda un jour pourquoi le feuillage des bouleaux est vert. Les enfants adorent poser des questions. J’aurais pu lui parler de l’énergie lumineuse du soleil, du nicotinamide adénine dinucléotide phosphate, du principe de la photosynthèse et de la chlorophylle. Je me suis contenté de lui répondre que le bleu est réservé au ciel et le vert à ce qui croît sur la terre. Elle a haussé les épaules d’un air entendu et repris ses explorations en fredonnant le fameux refrain de la souris verte qui marche dans l’herbe. Elle vit dans la verdure et s’en imprègne chaque jour que le ciel le permet. Bottes aux pieds et manteau sur les épaules, elle explore hardiment mon courtil à la recherche de fleurs pour maman, compte celles des narcisses dans les parterres jusqu’à des quarante-douze au moins et construit même de minuscules cabanes de brindilles recouvertes de feuilles de laurier pour les oiseaux sans abri. Partir à la ville serait pour elle un déchirement. Comme elle, nombre de citadins s’échappent d’ailleurs dès qu’ils le peuvent de leur univers de béton et d’asphalte pour retrouver le potager de leur grand-mère, le ruisseau aux écrevisses de leur grand-père ou simplement ces petits sentiers sans queue ni tête qui fleurent bon la mûre et la noisette de leur enfance.

L’apprenti meunier amoureux de la belle meunière du poème de Muller mis en musique par Franz Schubert voulait lui aussi s’habiller de vert, In Grün will ich mich kleiden. Délaissé, hélas, au profit d’un rutilant chasseur, le désespoir broya son cœur et il maudit ce vert omniprésent qui, tout à coup, l‘étouffait, Ich möchte die grünen Blätter all Pflücken von jedem Zweig, Ich möchte die grünen Gräser all Weinen ganz totenbleich. Mais que deviendraient les campagnes et leurs douces nostalgies sans leur bel habit d’académiciennes ? (Immortelle randonnée de Jean-Christophe Ruffin et L’Aulnaie de Roland Bosquet)

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)