ordre_des_choses

      Cette année-là, près de 400 000 ans avant que Cro-Magnon ne décore les parois de la grotte de Chauvet, une vague de sécheresse s’est abattue sur la Sierra Atapuerca. Les sources sont taries, les arbres ont perdu leurs feuilles, les buissons ne retiennent même plus leur ombre.

Épuisé par la soif qui brûle sa poitrine et la faim qui tord son ventre, l’homme s’enfonce à pas lourds dans les entrailles de la terre. La fraîcheur tombe d’un coup sur ses épaules et il frissonne. Aura-t-il la force d’aller jusqu’au bout ? Il serre contre lui le corps sans vie de son fils et une larme coule sur sa joue. L’une des cavités de la caverne s’achève par un puits profond où bêtes sauvages et charognards ne s’aventurent pas. Confiées ainsi pour toujours à l’éternité, les dépouilles des membres du clan y reposent déjà en paix. Il fait doucement glisser celle de son fils à leurs côtés. Avant de repartir, sa main se pose par hasard sur le silex qu’il lui apprenait hier encore à tailler. Il le lance avec colère et l’entend tomber au fond du trou béant avec un bruit sourd qui résonne dans sa tête comme mille orages de détresse. De retour à la lumière, il fixe le soleil avec rage et hurle sa douleur. Il aurait bien préféré s’allonger lui aussi avec les siens jusqu’à la fin des jours mais il a promis de revenir à la reverdie pour leur dire qu’il ne les oublie pas. Il agrippe alors son bâton et s’éloigne en direction des montagnes qui barrent au loin l’horizon. Les anciens disaient autrefois que de l’autre côté s’étalaient à perte de vue de vastes prairies à l’herbe verte.

C’est évidemment un supplice atroce que de perdre un enfant. Quelle que soit l’époque et quel que soit son âge. La chair de ma chair, dit la chanson. Ce n’était pas à lui de partir, pleurait une ancienne voisine au décès à quarante ans de l’un de ses fils des suites d’un cancer. C’était à moi ! Parce que c’est l’ordre des choses que les parents partent les premiers lorsque, choyés et entourés, ils touchent au bout de leur vie. Mais c’est aussi une chose étrange que de dépasser l’âge de ses parents. Déjà, à leur mort, vous vous retrouvez non seulement orphelin, il n’y a pas d’âge limite, mais dorénavant en première ligne. La prochaine fois, c’est mon tour. C’est dans l’ordre des choses. Mais vous avez encore tant à faire, de paysages à contempler, de musiques à entendre, de livres à lire, de films à voir. Tant d’inconnus à rencontrer, tant d’amitiés à cultiver, tant d’amours à donner. Et vient le jour où vous prenez conscience que vous venez de dépasser l’âge qu’ils tenaient en partant. Et c’est comme de traverser un rideau invisible. Maintenant il faut que je me dépêche, je peux mourir à tout moment.

Alors vous vous pressez de savourer le reste de vos jours. D’admirer goulûment les couchers de soleil au-dessus des futaies, de saluer vos fayards, bouleaux et châtaigniers, d’écouter en silence les trilles du rossignol, le soir à la vêprée, le murmure du ruisseau qui court sous les fougères et de humer la rose qui au matin s’était éclose et dont la nuit, peut-être, verra ternir la beauté.

Et comme l’ont fait vos pères et les pères de vos pères depuis des millénaires, vous nettoyez la tombe des dernières feuilles mortes, retirez le chrysanthème que le gel a brûlé et posez, doucement, le rameau d’olivier ou la branche de buis cueillie dans la palisse. Et les images de votre enfance perdue se mêlent à ces heures qui coulent plus vite que le sable qui crisse sous vos pas.

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