Abel_et_Cain

     Le village s’étire paisiblement au soleil tandis que je stationne ma voiture dans l’ombre de l’église romane. La flèche d’ardoise du clocher dessine un trait noir sur le ciel et les gargouilles surveillent d’un œil placide les choucas qui tournent et virent et les rares piétons qui traversent la petite place pour se rendre à l’épicerie-dépôt de pain. Les cloches sonnent tierce lorsqu’apparaît sur le porche la silhouette du prêtre qui achève son office. Main tendue et sourire aux lèvres, il me salue avec chaleur. C’est calme ici, n’est-ce pas ? Je ne peux m’empêcher de faire la comparaison avec les images de combats et de destructions entrevues hier soir au journal télévisé. Comme si, là-bas, les hommes n’avaient toujours pas quitté la barbarie et qu’ici s’était installée à demeure la civilisation !

      Pour clore notre entretien, je fais part de mon questionnement au petit auditoire réuni pour échanger sur mes romans. Quand s’achève la barbarie et quand commence la civilisation ? Selon la Bible (chapitre IV de la Genèse), le basculement aurait été provoqué par le meurtre d’Abel le nomade par son frère Caïn le sédentaire. Abel, le berger, représenterait l’ancien monde des chasseurs-cueilleurs, des aventuriers, des instables, des vagabonds. Caïn, au contraire, qui passe sa vie non pas à rêver le nez au vent mais le dos courbé sur le sol pour lui arracher sa subsistance, serait à l’origine du monde organisé des villages, des villes, des empires. Le monde de la civilisation qui, par les rituels, par la pensée et par l’art, harmonise et transcende le quotidien et donne un sens à la vie et à la mort. Mais combien faudra-t-il alors de millénaires pour éradiquer les automatismes des braves paysans que nous serions tous aujourd’hui envers les héritiers de ces antiques chasseurs-cueilleurs ?

     Certains ont vu dans cet épisode de la Bible l’origine du combat des riches contre les pauvres, des possédants contre les sans-terres. Le début de la lutte des classes. Mais c’était au siècle dernier ! La Bible nous apprend surtout qu’il y a deux mille ans, un saltimbanque un peu bateleur qui parcourait les chemins poussiéreux de Galilée enseignait à ses disciples l’importance d’assister les malades et de secourir les faibles, de protéger la veuve et l’orphelin, de défendre les vieillards et les enfants et de pardonner les offenses. En un mot d’aimer son prochain. C’était là un indéniable pas en avant de la civilisation et du "vivre- ensemble" ! Ses exhortations seront plus ou moins suivies. On vit fleurir ici ou là nombre de confréries attentives à soulager la misère des plus démunis. Puis, après l’avènement des individualismes consommateurs et comme pour prendre la relève de ces "charités" de jadis, nos temps modernes ont inventé les associations caritatives comme la Croix Rouges, les Petits Frères des Pauvres, les Restaurants du Cœur. Bien des bénévoles donnent ainsi de leur énergie et de leur temps pour, simplement, faire œuvre d’humanité, faire œuvre de civilisation.

      C’est pourquoi je peine à comprendre comment l’on peut tout à la fois, aujourd’hui, se réclamer d’une "tradition chrétienne" directement issue de message du saltimbanque de Jérusalem et élever des remparts contre ces réfugiés qui, fuyant la guerre et le dénuement et après avoir survécu à maints drames et tragédies, frappent épuisés à notre porte. La civilisation a-t-elle donc si peu influencé nos mentalités depuis ce premier meurtre fratricide ? Des siècles et des siècles de culture, de philosophie, de poésie, de littérature, de musique, n’y ont-ils donc rien changé ? Sommes-nous toujours des Caïn ? (Lire "Et nos frères pourtant" de Patrick Le Hyaric, éditions de l’Humanité)

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)