poules

      Visite rituelle à mon amie Marthe Dumas. Engoncée dans son fauteuil avancé devant la cheminée et sa chatte noire enroulée sur les genoux, elle somnole doucement lorsque j’arrive.  Le fauve se réfugie d’un bond dans l’ombre du buffet, sa maîtresse s’ébroue avec un petit hoquet de surprise. C’est vous ! Je lui remets en la saluant sa ration hebdomadaire de magazines, tisonne les cendres du foyer et ravive les braises. Vous repartez déjà ? s’inquiète-t-elle en se dressant sur sa canne tandis que je me dirige vers la porte.  Je reviens avec une brassée de bûches de châtaignier que je dépose dans la caisse à bois. Je n’ai pas vu vos poules !

      Ses trois ou quatre poules sont sa principale préoccupation. Ouvrir tôt matin la porte du poulailler, leur jeter une poignée d’orge ou de blé, ramasser éventuellement un ou deux œufs, nettoyer et remplir d’eau l’auge de pierre où elles aiment à se baigner, refermer la porte du poulailler à la nuit tombée. Ses journées sont ainsi ponctuées d’obligations qui l’empêchent de s’abandonner au désœuvrement et à l’oisiveté. Mais son aide-ménagère vient désormais plus tard dans la matinée et Marthe "oublie" parfois de se réveiller. Ses poules en souffrent. Alors elle les a données à la fille aînée de la boulangère qui habite une petite maison au sortir de la ville voisine. Comme Marthe, la plupart des fermes modernes ont aujourd’hui abandonné l’élevage des poules pour leur usage familial. Mais la nostalgie du paradis perdu de l’enfance incite de plus en plus de "pavillons de banlieue" à en élever sur leur petit carré de pelouse. C’est bon pour les enfants de retrouver la nature. C’est pédagogique !

      C’est pédagogique, éducatif, instructif et écologique en effet. Si écologique que la mode en est arrivée à aménager des poulaillers jusque sur le toit des immeubles. On y avait déjà posé des ruches, permettant ainsi aux abeilles de se rassasier du nectar des fleurs des jardins publics, des pollens des platanes qui bordent les rues et des particules fines rejetées par les innombrables "cross-over" et autres SUV à moteur diésel. On y a ensuite installé des jardins suspendus dans des caissons de bois pour y récolter des radis roses, des tomates à la saison, des fraises et du persil frisé. Réunis en associations attentives à créer du lien et à favoriser le vivre ensemble, de gentils résidents peuvent ainsi troquer leurs riches expériences de jardiniers en herbe contre trois courgettes et une betterave rouge, énoncer doctement quelques évidences sur la permaculture intensive et partager leurs souvenirs de vacances dans les pays lointains autour d’un Chablis aux frais parfums des coteaux de Bourgogne .

        Hélas, au fil des déménagements et des lassitudes, il arrive que des espaces retournent à la friche comme de vulgaires jachères au cœur du Larzac. L’idée germa alors un jour dans l’esprit fertile d’un exilé de province. Pourquoi pas des poules ? D’accord, mais pas de coq ! Les jeunes coqs de la finance, de l’informatique et de la publicité renoncèrent à regret au martial chant du coq aux premiers rayons du soleil et décision fut prise. Il aurait suffi, ailleurs, de quelques planches, d’une scie, d’un marteau, d’une boite de clous et d’un bout de grillage pour confectionner un poulailler digne de ce nom. Là, il fallut d’abord consulter sur internet un comparateur de prix, trancher entre le mieux disant et le moins cher, choisir un magasin peu éloigné, bilan carbone oblige, et voter démocratiquement par visio-conférence. Enfin livré, monté et arrimé sur le toit, le château de ces dames accueillit au retour des vacances quatre poules de collection réputées bonnes pondeuses directement importées d’un lointain marché de sous-préfecture.

        Une semaine plus tard et comme chaque samedi matin, une jeune mère entraîne ses deux enfants sur le toit pour admirer les gallinacées. Maman, y a des œufs ! Et maman de tapoter sans attendre un message enthousiaste sur son smartphone. On accourt. On s’extasie. C’est comme à la supérette ! Y a pas la date de ponte ! L’informaticien reçoit derechef pour mission de développer une application qui alerte automatiquement de la ponte d’un œuf. Quelqu’un suggère qu’elle pourrait également déclencher le remplissage de l’auge en blé bio. Cela éviterait de monter ! Nul doute qu’un jour prochain, une goulotte conduira directement les œufs à peine pondus jusque dans le panier d’osier de la ménagère du troisième.

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