Bertin

      Les cerisiers s’illuminent et les fleurs des prunus s’envolent au vent, un couple de pigeons bouscule en grand ramage l’ombre des sapins. Je rentre de saluer mes arbres lorsque le téléphone sonne : Jacques Bertin vient chanter chez nous ! Une petite association d’amoureux de la chanson française a la belle idée de l’inviter à se produire dans une modeste salle sertie dans le cœur médiéval d’un gros bourg du sud du département. Une heure et demie de trajet sur des routes sinueuses que l’hiver n’a pas épargnées en nids de poules et autres dégradations. Qu'à cela ne tienne ! Je suis capable de monter à la Capitale, lorsque le Chemin de Fer est en mesure de m’y transporter, pour écouter tel pianiste rare ou tel orchestre de renom. Je devrais pouvoir surmonter mes tendances casanières pour l’occasion.

Car Jacques Bertin est de ces poètes qui accompagnèrent ma jeunesse. Le printemps de 68 enflammait les rues et  cent troubadours  armés de leur guitare semaient la poésie dans les cabarets dits "de rive gauche". Avec une petite bande d’hurluberlus comme lui, Jean-Marie Quiesse en avait même créé un à Caen, Le Virgule. On y vit et entendit entre autres saltimbanques Jean-Marie Vivier le coutançois et Michel Lamotte l’avranchais, Jacques Luley, Colette Magny et son terrible Monsieur William, Maurice Fanon, une écharpe à son cou, Henri Tachan et ses Z’hommes, Jacques Doyen qui arpentait les Alliances Françaises pour dire, et avec quel talent, les textes des autres. Jehan Jonas, Gilles Elbaz et ses Sept Soldats avec Magma, Jean-Max Brua filiforme et désespéré. Alan Stivell et sa harpe celtique, Claude Fonfrède, Denis Wetterwald en orpailleur des mots qui n’avait pas encore titillé Alexandre Vialatte et, bien sûr,   Jacques Bertin et la Fine fleur de la Chanson de Luc Bérimont sur les ondes de France-Inter. Lorsque l’un de ces dinosaures ose encore s’aventurer dans les campagnes reculées, comment ne pas accourir ?

Il était jeune alors et nous avions 20 ans. Lui un physique de gendre idéal qui n’en distillait pas moins avec malice les fredaines de son Corentin à la fine braguette. Est-ce ce même Bertin qu’accueille la petite foule d’une centaine de personnes sagement assises sur leur chaise pas vraiment confortable ? Tempes grisonnantes et crânes dégarnis, chandails de laine tendus par des ventres gourmands pour les hommes. Foulards mauves pour masquer les outrages du temps et crinières teintées de vieux roux pour effacer les cheveux blancs pour les dames. On s’embrasse, on s’interpelle, on échange des nouvelles des petits-enfants. Mais les lumières s’éteignent et le Jacques profile sa haute silhouette sur le rideau rouge du fond de scène. Les années lui ont sculpté une autorité grave et une présence un peu lunaire à la fois. Comme on imagine la poésie. Devant lui, une chaise, une guitare, un micro, un porte-partition pour rassurer la mémoire qui doute maintenant d’elle-même, une paire de lunettes. Et toujours sa voix chaude et preignante.

Les chansons s’égrènent avec leur petit commentaire amusé ou facétieux. Jacques Bertin, bien sûr, et des textes de Paul Valéry, Luc Bérimont, Jean Vasca, François Porché, Valéry Larbaud, Léo Ferré...  Textes ciselés sans être obscurs comme un poème de Celan, images décalées pour charmer, surprendre, éclairer, musique de barde, chaleureuse, assez espiègle pour ne pas se prendre au sérieux. Quelques distractions aussi comme pour rappeler que le temps s’est écoulé pour lui comme pour nous. Et une sourde mélancolie un peu désabusée, empreinte du poids des ans sur des épaules qui refusent de s’incliner. Et nous, qui l’applaudissons, le reconnaissons des nôtres. Comme il y a un demi-siècle…. 

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