a_moins_que

      Visite à la grand ville pour assister à un concert de l’orchestre symphonique de la défunte région. Le programme est alléchant. Le Poème pour violon et cordes d’Ernest Chausson, quelques Fantaisies pour orchestre de Jules Massenet, le scherzo de la Suite Pastorale d’Emmanuel Chabrier et, surtout, le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy, anniversaire oblige. Nous n’atteindrons pas la perfection de la sublime interprétation de l’orchestre philarmonique de Berlin sous la direction d’Herbert Von Karajan en 1965. Mais quoi de mieux pour oublier les grisailles ambiantes que de se plonger dans les songes voluptueux d’un faune à la poursuite, dans une chaude après-midi d’été, de gracieuses nymphes et de ravissantes naïades effarouchées ?

La bruine fait briller le macadam de la voie express. La circulation fluide autorise les conducteurs pressés à doubler en l’éclaboussant le brave septuagénaire qui respecte les limitations de vitesse. Le paysage plutôt ennuyeux et laid offre peu d’intérêt. France Musique musarde dans de labyrinthiques explications de texte. Mon esprit vagabonde. On appelle cette modeste activité cérébrale, la cogitation. Elle est souvent fertile en idées. C’est ainsi qu’en voyant les agents d’entretien bardés de leur ciré jaune arpenter les bas-côtés de la chaussée et, armés de leur pince et de leur poche poubelle, ramasser les détritus jetés par des malappris négligents, je m’interroge sur la pérennité d’une civilisation aussi peu soucieuse de son environnement et de son avenir.

Nous sommes capables de composer les plus belles symphonies, d’écrire les livres les plus plaisants comme les plus profonds de philosophie et de poésie, de pénétrer et de comprendre le monde qui nous entoure de la plus mince particule aux galaxies les plus lointaines. Nous sommes capables d’édifier les plus vastes constructions, comme la muraille de Chine, les pyramides égyptiennes ou les actuels et orgueilleux immeubles de verre et d’acier qui frôlent les nuages. Nous creusons des tunnels interminables sous les montagnes et sous les mers, nous jetons des ponts majestueux pour relier des continents, enjamber des fleuves et des estuaires. Nous explorons l’espace avec nos télescopes et nos fusées, nous marchons sur la lune et prévoyons de peupler Mars. Mais nous abandonnons nos ordures un peu partout. Ils jonchent les océans, les flancs des plus hauts sommets, le fond de nos vertes vallées, nos rivières aux eaux de plus en plus polluées. Que restera-t-il de nos réalisations dans vingt ans, dans cent ans, dans mille ans ? 

Dans cinquante ans, la plupart des satellites qui virevoltent au-dessus de nos têtes seront retombés. Dans cinq à six cents ans, nos actuelles bouteilles de plastique se seront dégradées en de si fines molécules qu’il n’en restera pratiquement plus rien et nos emblématiques Tour Eiffel et statues de la Liberté se seront effondrées. Dans cinq mille ans, l’excès de gaz à effet de serre dû aux activités humaines sera résorbé et les disfonctionnements climatiques qui en découlent seront probablement remplacés par d’autres. Dans dix mille ans, à l’image de toutes celles qui l’ont précédée, notre civilisation aura sans doute disparu à son tour. Nos amoncellements de déchets en annoncent-ils déjà le déclin ? En tout état de cause, ne resteront aux archéologues que de vagues fragments de bouteilles de bière ou de Romanée-Conti et quelques couverts en inox enfouis sous des dépôts de sable, de poussière ou d’alluvions marines.

À moins peut-être que les générations futures ne partagent pas notre acharnement à détruire les campagnes à coup de béton, d’asphalte et d’insecticides, à engorger les fleuves et les rivières de leurs immondices, à brûler les forêts et à étendre les déserts, à vider les océans de toute vie, à éliminer les insectes, les oiseaux et autres animaux sauvages …!

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)