jour_ordinaire

      Un matin ordinaire. Le ciel est lumineux et des gouttes de soleil étincellent sur les jeunes feuilles des bouleaux. Les cloches de l’église sonnent tierce et je reviens de cueillir une ultime poignée de jonquilles, lorsque je m’entends interpeller depuis le chemin creux qui longe mon courtil. « Bonjour ! » « Vous habitez ici ? » Deux hommes m’observent à travers la haie encore peu fournie. Même taille, même parka rouge sur les épaules, et même sourire accroché aux lèvres Je m’approche, les salue poliment et confirme qu’en effet, j’habite ici. « Toute l’année ? »

Jean Guitton a dit que l’étonnement est source de pensée. Dans leur cas, il s’agirait surtout d’incrédulité. Comme s’il leur paraissait inconcevable que l’on puisse vivre en un lieu aussi reculé et aussi loin de tout et surtout aussi loin de la ville et de sa joyeuse effervescence. En ermite moderne qui ne chercherait même pas à fuir sa prison sans barreaux. « Évidemment, vous vivez là ! » Il est vrai qu’avec ma chevelure hirsute et ma barbe à la diable, j’évoque plutôt l’épouvantail au sortir de l’hiver que le châtelain visitant ses fermiers. Mesurant peut-être une ombre de mépris dans la remarque de son compère, l’autre s’empresse d’intervenir : « ce chemin, il va où ? » Je perçois cependant dans le ton un "mon brave " retenu. Alors, pour étayer mon personnage, je lui réponds avec le plus grand sérieux que ce chemin ne va nulle part.

Notre société post-moderne du flux perpétuel a frénétiquement besoin de repères stables et conséquents pour exister et prospérer. Elle ne saurait envisager et moins encore comprendre qu’un chemin n’aille nulle part. Un chemin conduit inexorablement d’un endroit à un autre. La géométrie d’Euclide et le GPS l’ont prouvé et tous les voyageurs au long cours le confirmeront. On n’atteint pas toujours l’objectif escompté mais on arrive toujours quelque part. Forts, sans doute, de ces belles certitudes, mes interlocuteurs semblent se troubler. Pour éviter toute confusion, je m’empresse d’ajouter qu’en réalité, ce chemin ne va pas quelque part… en particulier. Comme la vie, il vous guide au début puis il va là où vous le menez. Si vous tournez à droite, il va à droite. Si vous tournez à gauche, il va à gauche. D’ailleurs, au bout d’un certain temps, ce n’est même plus un vrai chemin. C’est un sobre sentier à travers le maquis, un coulis de chevreuil en lisière des halliers, la trace d’une harde au milieu d’un taillis, une échappée légère entre les châtaigniers. À moins qu’il ne s’arrête soudain devant un vieux fayard qu’une bourrasque a couché et marque la frontière d’un bouquet de sapins. C’est cela, un chemin. « Personne ne s’y est jamais perdu ? » Ils s’imaginent déjà échevelés, livides, au milieu des broussailles, naufragés de la nuit et ses rumeurs sauvages. Je les rassure. Si l’on surprend parfois la grogne d’un dix cors qui veille son harem, les "pitt-pitt" agacés d’un groupe de perdrix, les aboiements d’un chien d’une ferme lointaine, ou le murmure du vent au-dessus des prairies, résonne toujours l’écho des cloches de l’église qui marquent toutes les heures

Ils se regardent comme pour s’interroger sur la volonté de l’autre de poursuivre l’aventure. Puis ils hochent la tête d’un air entendu, me remercient d’un geste de la main et s’éloignent à bon pas. Leurs silhouettes s’estompent bientôt tandis qu’à quelques encablures mugissent les hoquets d’une tronçonneuse qu’on essaie de démarrer. Un matin ordinaire.

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