l_enfer

       Défilé de camions de gravier dans le chemin qui conduit à mon courtil. Chorégraphie d’un hélicoptère de la sécurité civile comme pour en surveiller la belle ordonnance. Quadrille d’une compagnie de choucas disputant bruyamment leur territoire. Comment écouter dans la paix et le recueillement le Clair de Lune de Debussyavec Xavier de Maistre à la harpe ? Jean-Paul Sartre aurait dû s’écrier : l’enfer, c’est le bruit !

En réalité, cette idée d’enfer remonterait à la plus haute antiquité. Elle serait née à l’époque où les dieux de l’Olympe se distribuèrent les rôles. À Zeus le ciel, à Poséidon la mer, à Aphrodite et Apollon les amours, à Éole les nuages et les vents et à Hadès les profondeurs des enfers, là où les morts attendent le grand jugement. Plus tard, les chrétiens puis les musulmans s’empressèrent bien sûr de créer leur propre royaume de damnation et d’y loger au milieu des flammes et des diables fourchus les hommes et les femmes qui, au cours de leur existence sur Terre, avaient trop joyeusement pratiqué les sept péchés capitaux. Le paradis avec les anges pour les pieux, les abstinents et les charitables, les feux de l’enfer pour les fêtards, les ripailleurs, et les jouisseurs de tout poil. Ainsi aviez-vous pieusement récité votre bénédicité avant de partager votre courgette-carottes râpées avec un migrant affamé, vous étiez voués au paradis. Aviez-vous séduit la jeune et belle épouse de votre barbon de voisin avec une pâtisserie dégoulinante de crème Chantilly et vous étiez maudit en enfer.

La Révolution Française mit bon ordre dans ces superstitions. On ne craint plus aujourd’hui les ardeurs infernales pour avoir bamboché trois jours sur sept, pratiqué la grève et la manifestation de rue avec les syndicats contestataires ou folâtré avec l’épouse du voisin dans leur lit conjugal. Si abréger la vie de son concurrent demeure encore interdit par la loi et par la morale, vous pouvez toutefois licencier votre petit personnel sans état d’âme et/ou gruger la collectivité par l’entremise de paradis fiscaux sans risquer les foudres infernales, sauf les médiatiques, bien sûr. Par contre, une nouvelle religion est née sur les cendres de l’obscurantisme et ses grands prêtres lancent aujourd’hui leurs bénédictions sur les plateaux de télévision et dans les librairies.

Hier, régnait l’État, qu’il relève du Roi de droit divin ou de la République élective. La religion, comme son nom l’indique, reliait les sujets puis les citoyens dans une même étique et une même espérance. Sous les coups de butoir de la science et de la raison, elle décline ici et ses églises se vident. Elle se déchire ailleurs dans les soubresauts de ses fanatismes. Car règne aujourd’hui un nouveau dieu, un et indivisible, l’Homme. Sa religion ne relie rien ni personne car chaque individu est un dieu à lui seul. Un dieu dont la seule et unique règle est de devenir chacun et soi à la fois.

Et fleurissent les ouvrages de conseils pour développer l’estime de soi, entretenir la conscience de soi, écouter son moi intérieur, réunir les diverses parties de son moi profond jusqu’alors dispersées dans les méandres des désirs inassouvis et cultiver, dans l’instant présent, la pensée positive de l’humanisme individualiste. Et le bonheur brillera pour vous de tous ses feux, le bonheur définitif d’un égo enfin plein et entier. Oubliés le christianisme, l’islamisme, le judaïsme, le socialisme, le communisme, le paritarisme, l’égalitarisme, le gauchisme, le droitisme, l’écologisme et même l’échangisme. Le dernier vocable en "isme" de rigueur est l’égoïsme. Est-ce la dernière étape avant la prise de pouvoir de l’Intelligence Artificielle, le paradigme du futur ?

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