Requiem

      Chacun connaît le fameux dicton qui déconseille en avril de se découvrir d’un fil. Le voyageur prend donc grand soin de garnir sa valise à la fois d’une bonne laine et d’une fripe légère. Il n’a hélas aucun moyen de corriger le plus incontournable des aléas du voyage, les grèves des Chemins de fer. C’est pourquoi, non seulement je traversai avril en croisant les doigts mais aussi en adjurant Hermès, Mercure et Saint-Christophe d’intervenir pour moi auprès des dieux syndicaux du ferroviaire. Une place m’était réservée dans la Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris pour entendre le Requiem de Berlioz avec le ténor Michael Spyres et l’Orchestre Philarmonique et le Chœur de Radio France sous la direction de Mikko Franck.

Nul doute que Tyché et sa cousine Fortuna s’unirent pour me transporter jusqu’à la Capitale. Nul doute également qu’elles crurent leur tâche accomplie en me voyant poser le pied sur le quai. Le campagnard qui débarque de sa province n’en pénètre pas moins en terre inconnue. Les innombrables travaux qui affectent la gare depuis presque un siècle en font un chantier permanent qui semble devoir se poursuivre pendant un autre siècle encore. Les repères que vous aviez mémorisés lors de votre dernière expédition ont disparu. Tel couloir s’est transformé en dépôt de matériel. Tel panneau indiquant la sortie oublie que la sortie elle-même a été déménagée. Telle terrasse de bar où il faisait bon boire un café au milieu des moineaux en attendant votre train affiche une fermeture dite provisoire. Même s’il est habitué à la signalétique rurale destinée à égarer l’envahisseur étranger, le brave septuagénaire tout juste sorti de son courtil se perd un peu. Je décide donc de suivre la foule.

Hélas, la foule, ici, n’a rien de plus pressé que d’échapper, elle aussi, à l’enfermement. Le téléphone rivé à l’oreille, elle court en tous sens à la recherche d’une issue. Dans sa hâte, elle bouscule, pousse, écarte sans ménagement tout ce qui se trouve sur son trajet. Un seul et unique obstacle semble modifier sa trajectoire, les piliers de béton qui agrémentent çà et là les parcours et supportent, parfois, des panneaux dits informatifs. À ceci près que leur dernière mise à jour doit remonter à la naissance de la locomotive à vapeur. Ce qui, par ailleurs, porte peu à conséquence puisque nul ne les consulte et souhaiterait-il s’arrêter quelques instants pour en prendre connaissance que l’imprudent se verrait rejeté dans les balustrades de sécurité dix mètres plus loin. Mais la lumière du jour apparaît enfin au sommet d’un escalier. Lequel est bien sûr en panne. Imperturbable et comme mue par quelque réflexe inné, il y aurait là source d’inspiration pour une armée de sociologues, la horde des piétons emprunte derechef, soumise et disciplinée, les escaliers mécaniques.

Mais vous avez enfin trouvé l’un des derniers taxis à savoir que la gare est toujours en activité. Vos amis vous accueillent comme un baroudeur au long cours de retour d’une expédition lointaine. Les hôtesses de la Philharmonie vous guident en souriant jusqu’à votre place. Le fauteuil n’est pas assez confortable pour autoriser le moindre assoupissement pendant que les instrumentistes accordent leur instrument. La silhouette ronde du Chef se pose devant les musiciens et les applaudissements crépitent. Puis le silence tombe et le public se recueille. Violons, cors, hautbois et cors anglais lancent avec gravité les premières mesures de l’introït. Demain est un autre jour !

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