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      Ah le joli mois de mai ! Quel poète ne l’a pas chanté de Virgile à Ronsard, de Charles d’Orléans à Alain Bosquet, de Daniel Cohn-Bendit à Jean-Luc Mélenchon ? Le mois de mai est pourtant l’un des plus diaboliques mois de l’année pour le jardinier.

Débordant enfin de courage, il se lève aux aurores, chausse ses croquenots, empoigne ses cisailles, sa serpette et son râteau et se jette à l’assaut des palisses jusqu’ici négligées. Négligées à cause quelque lumbago qui l’aurait cloué au lit, de quelque bronchite qui l’aurait gardé au chaud et des incessantes intempéries hivernales qui l’auraient séquestré devant la cheminée. Mû cette fois par l’urgence, il taille, il coupe, il élague, il raccourcit. En un mot, il débroussaille. Pause-t-il à sexte pour "manger un morceau" qu’il a mauvaise conscience. Il a encore cinquante pas à éclaircir ! Lorsque les cloches de l’église annoncent vêpres, il éponge son front d’un revers de manche, raccroche ses outils au râtelier et rentre à la maison, perclus et éreinté.

Peu conscient de ces réalités, le citadin à l’âme bucolique rêve parfois de retour à la nature et d’activités champêtres. Mais celui qui possède une résidence secondaire à la campagne en repousse quant à lui chaque semaine la visite. Il sait qu’il devra quitter la ville au milieu d’une circulation dense et ralentie, s’enfoncer sur des routes départementales cabossées alors que la lune dessine des fantasmagories en guise de paysages, et poser pied à terre en baillant pour se glisser dans des draps humides et rêches. Au chant du coq, il devra d’abord résoudre le douloureux problème du robinet qui fuit, du chauffe-eau qui refuse de s’allumer, et de son ado de fille qui se plaint de tout en général et de l’absence de connexion téléphonique en particulier. Puis il retroussera ses manches pour, lui aussi, sabrer dans les noisetiers encombrants. Midi sonne au lointain lorsqu’il pose sa machette. Va-t-il enfin pouvoir jouir d’un peu de repos devant un verre de vin rosé ? Que nenni ! Il avait cru, en arrivant, que l’herbe de la pelouse n’avait pas tellement poussé. Il constate à présent que les dernières gouttes de rosée atteignent ses genoux. Mai est le plus diabolique mois de l’année pour le fervent de gazon de pavillon de banlieue.

C’est qu’il y a herbe et herbe. Il y a celle, sauvage et vagabonde, qui s’insinue dans les moindres recoins du vieux mur de pierres sèches, au milieu des allées gravillonnées et jusqu’entre les dalles de la terrasse. Elle apporte certes une rustique touche de poésie au tableau mais s’en débarrasser se révèlera laborieux. Il y a celle des prairies, verte et grasse, piquetée de marguerites, de fleurs de pissenlits et bientôt de bleuets et de coquelicots. L’enfant aime à y courir derrière les papillons, s’y rouler avec gourmandise et faire ainsi belle provision d’allergies et de souvenirs. Et il y a celle des gazons. Épaisse et drue ici, traversée là de pousses indésirables aux noms évocateurs, mouron des oiseaux, cardamine hérissée, bourse à pasteur, boutons d’or et couverte ailleurs d’une mousse délétère et envahissante. Alors, le jardinier du dimanche se lance, dès le frugal repas achevé, à l’attaque des graminées exubérantes. Ce ne sera hélas que provisoire. Comme les nostalgiques de la Révolution, il devra recommencer le mois prochain.

Pour l’heure, ma petite voisine Anaïs court et gambade les pieds nus dans l’herbe de la pelouse que je viens de tondre, riant à perdre haleine et s’enivrant à pleins poumons du parfum qui embaume le courtil. Papet ! Tu viens ? Et Papet se lève de sa chaise en grognant une grimace. Parce que, en définitive, c’est là sa véritable récompense. (Lire La Fraîcheur de l’herbe d’Alain Corbin aux éditions Fayard)  

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