Jeanne_Marie

       Jour étrange. La boulangère est d’humeur massacrante et répond à peine aux bonjours. Le front bas et l’œil éteint, elle sert ses clients comme mue par les seuls automatismes professionnels. Il lui arrive toutefois de se tromper de pain et même dans le rendu de la monnaie mais redoutant l’explosion, nul ne se risque à s’en offusquer. J’ose malgré tout. C’est votre mitron ? Non, c’est la Jeanne !

     La Jeanne en question est assise à côté de moi tandis que nous roulons en direction du Centre Hospitalier du Département. Serrant nerveusement son sac à main posé sur ses genoux, elle fixe la route en silence depuis que nous sommes entrés en ville. La perspective de ce qui l’attend l’angoisse manifestement. Je respecte son mutisme. Mes encouragements éventuels seraient bien vains.

Père inconnu ou disparu, mère défaillante pour mille raisons, Jeanne-Marie et la boulangère furent élevées ensembles dans une famille d’accueil de la région. Oubliées sans doute par l’administration, elles échappèrent aux perpétuels changements pendant leur scolarité. Elles créèrent ainsi des liens indéfectibles de sororité qui les unissent encore. La boulangère eut la chance d’épouser le fils du boulanger chez qui elle faisait la vendeuse. Un garçon placide et laborieux qui succéda naturellement à ses parents et lui offrit, enfin, une vie ordinaire avec deux enfants et un vrai foyer. Jeanne-Marie rencontra le père de son fils Mathieu. Il conservera bien précieusement son anonymat. Elle n’en dévoilera jamais le nom. Mathieu se révèlera un enfant difficile.

Chaque bourg, chaque village connaissait autrefois son "ravi". Il éclairait le morne quotidien d’un peu de poésie et chacun l’acceptait comme il était. Le comportement de Mathieu est lui aussi considéré comme décalé. On dit qu’il est né avec une alouette dans la tête. Ses innombrables incartades n’étaient jamais méchantes ni bien graves et il aurait pu continuer de vivre ainsi, pris en charge par une communauté relativement tolérante et bon enfant. Ainsi, le petit salaire de femme de ménage de sa mère et les diverses allocations ne permettaient guère d’extravagances mais il se trouva régulièrement habillé, parfois certes de bric et de broc, par quelque vestiaire discret, il partagea bien des tables pas toujours mieux fournies que la sienne et ne manqua jamais de jouets à Noël ou à son anniversaire. Mais il atteignit un jour l’âge fatidique de quitter l’école communale. Or la société a changé. On ne vit plus comme autrefois et sa mère en était bien consciente. Qu’est-ce je vais faire de lui ? répétait-elle à l’envi à qui voulait bien l’entendre.   

Car il faut reconnaître que non seulement Jeanne-Marie est plutôt bavarde mais aussi qu’elle n’est pas du genre à tortiller du mot. Ce qui n’est pas toujours du goût de tout le monde. D’autant que Mathieu n’a jamais appris lui non plus à choisir ses mots avant de clamer sa colère avec le vocabulaire de charretier de son plus proche voisin. Se montra-t-il particulièrement insolent ? S’abandonna-t-il à quelque frasque au-delà du raisonnable ? Une énième plainte tomba sur le bureau du maire. Qui temporisa, comme d’habitude. Mais la plainte gagna la gendarmerie. Qui alerta cette fois les services de l’enfance. Qui mandatèrent une assistante sociale. Qui envoya Mathieu dans une "maison".

Ce n’était pas la première fredaine du jeune garçon, ce n’était pas la première plainte non plus, mais c’était la première fois que l’on séparait ces deux-là qui, en dépit des cris, pouvaient difficilement vivre l’un sans l’autre. Mathieu s’échappa. Il fut repris. Il recommença. Il fut alors enfermé dans un "Centre". À la troisième tentative d’évasion, il avait acquis assez d’expérience pour disparaître. Jeanne-Marie demeura longtemps sans nouvelles de lui. Jusqu’à ce que les gendarmes compatissants l’informent qu’il est pour l’heure hospitalisé à la suite d’un accident, grave. Qu’adviendra-t-il d’eux demain ? (Relire la chronique du 7 octobre 2016)

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