cabane

       Une effervescence inhabituelle chahute ma cuisine. Une quinzaine de jeunes élèves d’outre-manche et leur accompagnateur échangent autour d’un thé noir avant de s’élancer dans les bois. J’ai pour mission de leur faire découvrir la forêt voisine au printemps. Les arbres, les buissons et les fleurs, les odeurs, le chant des oiseaux, et, éventuellement, écureuils, renards, biches et chevreuils. Ils sont curieux de tout. Je ne leur prodigue qu’une seule recommandation, mais sans guère d’illusion : le silence. Pas de bavardages, de papotages, de verbiages ni autres jabotages, pas de téléphone non plus. Le silence.

Nous nous enfonçons dans le chemin qui longe mon courtil et pénétrons bientôt les taillis d’où émergent, çà et là, jeunes sapins, repousses de châtaigniers et baliveaux de chênes et de fayards, rescapés de la taille opérée par une armée de bûcherons, il y a trois ou quatre ans. Les ornières abandonnées par les engins de débardage sont encore bien tracées et facilitent notre progression. Nous descendons en direction du petit étang établi au fond de la combe en suivant un ru sans prétention qui s’y déverse au milieu des ajoncs. (Chronique du 15 février 2011). Mais au détour d’un gros buisson de lauriers, un murmure agite les explorateurs. Une sente encore récemment utilisée serpente dans les bruyères. En dignes descendants du Docteur Livingstone, tous se précipitent. La piste aboutit à une cabane dissimulée dans les broussailles.

Elle dut sans doute servir aux travailleurs forestiers pour s’abriter de la pluie. La porte s’ouvre dans un grincement. Les exclamations fusent. L’intérieur est propre de toute toile d’araignée et le sol de terre battue immaculé. Un petit miroir piqueté est accroché au mur opposé à la porte et un banc de planches grossières court le long du mur qui lui fait face. Posés dessus, une bouteille de vin vide et deux verres. Au milieu, s’étale sur un lit de branchages un vieux matelas recouvert d’une couverture grise. L’endroit sert manifestement de lieu de rendez-vous à des amours sauvages. On s’exclame. On rit. On interprète. Les téléphones crachent leurs flashs sans retenue.

Chaque fleur, chaque crosse de fougère, chaque arbrisseau ont déjà été immortalisés dans la mémoire des appareils. Au point que je me suis demandé si mes compagnons ne découvraient pas plutôt la nature à travers leur petit écran qu’avec leurs propres yeux. Là, la scène m’évoque surtout le fameux mythe de la caverne de Platon. Les prisonniers, écrit-il dans la République, sont "depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’ils restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux". Ici, ils ne verraient jamais de l’extérieur que son reflet dans le miroir comme mes maniaques de la photo dans leur écran. Ils observent ainsi une réalité bien épurée, filtrée, purifiée, choisie. Mais une réalité édulcorée. Une réalité en trompe-l’œil.

Les discours vont grand train tandis que nous poursuivons notre randonnée. Dès qu’une connexion sera possible, les commentaires avec preuves à l’appui circuleront sur les circuits électroniques. Et les captifs modernes de la communication ne parleront plus entre eux, ils seront à la fois le message et les messagers. Et la cabane au fond des bois entrera alors définitivement dans la virtualité. On sait que le rôle de la fiction est de rendre la réalité crédible. Le smartphone la renvoie derechef dans les limbes !  (Lire Et si Platon revenait de Roger-Pol Droit chez Albin Michel.)

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