les_arbres

Lorsque je monte à la Capitale, je ne manque jamais de descendre la rue Mouffetard où résident les amis qui m’hébergent. La Contrescarpe où résonnèrent jadis les voix des Colette Magny, Anne Sylvestre et autres Jean Vasca, les petits commerces de primeurs livrés dès potron-minet, les rires, les engueulades, les rengaines bramées à tue-tête et l’église Saint Médard et son grand orgue Stoltz. L’effervescence qui régnait alors n’est certes pas retombée mais je ne me souviens pas que les passants s’ignoraient avec autant d’application. Téléphone greffé dans la main ou rivé à l’oreille, ils s’empressent tant aujourd’hui vers leur improbable destin qu’ils aperçoivent bien peu de leur entour. Mais la vie citadine n’a pas l’apanage de ce penchant.

Obsédé, en cette saison, par la prolifération des herbes indésirables, le jardinier parcourt son courtil les yeux baissés, à l’affut de la moindre adventice. Il en oublierait presque les fleurs qui l’environnent. C’est ainsi qu’un vieil ami perdu dans les Monts s’émerveillait au téléphone de l’abondante floraison de son marronnier. Je m’extasiai à mon tour et lui avouai à regret que les fleurs du mien n’étaient toujours pas écloses. En réalité, une myriade de lourdes grappes d’efflorescences immaculées éclairent son feuillage depuis plusieurs jours sans doute. Comme chaque matin, je l’ai pourtant salué, mais l’esprit égaré par quelque cardamine ou renoncule rampante intempestives, je n’ai rien remarqué et négligé ainsi de le féliciter. On n’est jamais assez reconnaissant envers les arbres.

Ils recouvrent la Terre depuis au moins 360 millions d’années quand nos ancêtres ne se sépareront de leurs cousins hominidés il y a à peine 1 800 000 ans. Encore vivaient-ils dans les arbres qui avaient forgé peu ou prou leur morphologie ! Des doigts assez habiles pour s’accrocher aux branches, des membres assez longs et des articulations assez souples pour courir et sauter dans la canopée, un système digestif assez tolérant pour digérer de grandes quantités de feuilles, jeunes pousses, fleurs et fruits et un territoire assez vaste pour s’épanouir en bandes organisées. En posant le pied dans la savane et en découvrant la bipédie, ils allaient devenir ce que nous sommes. Des êtres pensants certes mais assez sots tout de même pour oublier d’où ils viennent.

Car que pèsent 200 000 ans, l’âge présumé de Sapiens, face à l’ancienneté de l’arbre ? Non seulement celui-ci a façonné les sols en les enrichissants de son humus, en les parsemant de champignons et en les aérant de ses racines. Mais il a aussi façonné les airs en transformant le gaz carbonique délétère en oxygène grâce à la lumière et à la photosynthèse. Sans les 3000 milliards d’arbres qui peuplent actuellement la planète, Sapiens, aussi intelligent soit-il, ne saurait survivre. Et face à cette antique forêt qui lui donna presque le jour, l’Homme n’est encore qu’un enfant. Comme un enfant, il essaie de comprendre, il cherche, il expérimente, il trouve parfois, il s’émerveille. Mais comme un enfant, il aime aussi à casser ses jouets. Il taille, il brûle, il empoisonne. Et comme il prolifère, il coupe toujours plus. Et comme il veut aussi s’enrichir, il tronçonne, il décime, il détruit.

Il devrait pourtant avoir pour l’arbre le même égard attendri que pour ses grands-parents. Que pèsent les 80 années d’existence moyenne d’un être humain face aux siècles sinon aux millénaires du chêne, de l’épicéa ou de l’olivier ? L’aubépine de Saint-Mars de la Futaie dans le département de la Mayenne est sortie de terre sous le règne de l’empereur romain Constantin 1er. Elle a survécu à Dagobert, à Charlemagne, à Louis XIV, à la Révolution de 1789, à la première guerre mondiale, à la seconde, à René Coty et à même François Mitterrand. Elle ne se déplace pas ? La belle affaire ! Tout tourne, tout vire, tout change et se transforme autour d’elle et elle se dresse toujours là, au milieu de la grand place du village d’où, placide et silencieuse, elle regarde défiler les innombrables convois mortuaires qui, depuis 1700 ans, emportent les humains irrespectueux jusqu’au cimetière. On voit par-là que l’on devrait montrer une plus grande considération pour les arbres. (Lire Penser comme un arbre, Jacques Tassin éditions Odile Jacob)

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