partageux

      Mon amie Marthe m’a averti hier soir du retour d’André de l’hôpital. Son séjour l’aurait bien plus fatigué qu’un mois de jardinage dans son potager. Depuis qu’il est entré en retraite des Chemins de Fer, André est un assidu du jardin. Ses enfants lui avaient, pour l’occasion, offert un motoculteur dernier cri. Le moteur n’aura guère tourné que pour son inauguration. André est un adepte de l’huile de coude, comme il dit. Du matin jusqu’au soir, il bèche, il sarcle, il ratisse lui-même. Et quand il n’est pas courbé vers le sol sinon même à genoux, il s’assoit sur son banc et regarde ses légumes pousser. Les mauvaises langues disent que c’est pour échapper à l’intarissable bagout de son épouse.

Quoi qu’il en soit, André suit, plus ou moins, les conseils de la lune sauf quand elle recommande le repos lors des fameux "nœuds lunaires". C’est qu’il "exploite" un potager assez vaste et fourni pour nourrir tout une cantine. Ses récoltes dépassent largement ses besoins et ceux de ses enfants. Il n’était donc pas rare de l’apercevoir par les routes et chemins du village sur sa bicyclette au porte-bagage surchargé des denrées les plus diverses. Poireaux, carottes, laitues et choux ou de pleins paniers de cerises, haricots, et courgettes selon les saisons. Après une mauvaise chute dans un fossé, il avait malgré tout renoncé à livrer lui-même ses énormes citrouilles et autres potirons

Peu de maisons ont échappé à ses distributions et, lorsqu’il passait votre porte, vous saviez que quelles que soient vos occupations ou vos projets, il s’assiérait au bout de la table après y avoir déposé son butin et énumèrerait la longue liste de ses doléances envers sa dame. On ne l’a jamais entendu, toutefois, émettre le moindre mot de travers au sujet de quiconque. C’est leur vie, disait-il. Après un café ou un verre de vin, il repartait le plus tard possible, pour juste glisser ses pieds sous la table et rejoindre ensuite son terrain de jeu. Il n’en a pas moins permis à plus d’une famille de manger goûtu et sain certaines fins de mois difficiles. André était un "partageux", comme on disait autrefois.

Hélas, une belle volonté de rester debout face à un monde qui souffle si fort qu’il est bien difficile de ne pas plier ne suffit pas toujours. Il avait jusqu’ici tenu ferme son petit bout d’existence mais nul ne peut résister à la vieillesse. Le bon air de la campagne, une nourriture sans engrais ni pesticides et une réelle activité physique ne permettent pas, en dépit de maints conseils, d’échapper à l’avance du temps. Il peina de plus en plus à effectuer ses livraisons dans les hameaux les plus écartés. Les côtes devenaient de plus en plus raides et les descentes de plus en plus périlleuses. Il dut également se résoudre à s’éloigner de moins en moins de son épouse dont la sénilité semait à présent le trouble dans les rouages de l’entendement. Au point qu’on dut la mettre dans une "maison" lorsque ses égarements devinrent par trop fantasques et imprévisibles. En dépit de ses récriminations passées, André commença dès lors à s’ennuyer. Il ne prit plus grand soin de lui. Les visites de ses anciens bénéficiaires se résumèrent souvent à faire son ménage et à lui préparer des repas.

Jusqu’au matin où ses plus proches voisins alertèrent le maire qui alerta l’hôpital qui envoya une ambulance. Une vilaine bronchite l’avait terrassé. La longue quinzaine qui l’immobilisa lui parut durer tout une saison mais il tint bon. L’adjointe affectée aux personnes âgées isolées tente pour l’heure d’organiser les soins indispensables mais il la rabroue d’un grognement. C’est qu’il est temps de semer les derniers brocolis et de récolter les petits pois primeurs. « C’est les meilleurs ! » (Photo Jean-Christophe Laforge

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)