si_bien

     Puisque le ciel persiste à suivre les prévisions de la dame météo, le jardinier jardine sous abri. Profitant alors malicieusement du moment crucial où ses mains sont plongées dans la terre des jardinières pour repiquer les ultimes plants de verveine, de bidens et autres sauges, le téléphone sonne. Je suis dans le fossé ! Tu viens me chercher ?

Je comprends bien que ce n’est pas mon interlocutrice qui est dans le fossé mais sa voiture. Mais nous donnons tant d’importance à nos biens les plus proches que nous avons souvent tendance à les considérer comme une partie de nous-mêmes. Comme pour le nourrisson son doudou ou ses jouets, s’en séparer est un déchirement, les partager une souffrance, les perdre une désespérance. Je rechigne ainsi souvent à confier, même à mes meilleurs amis, mes livres préférés.  Je les ai touchés et parfois caressés, de l’index humecté j’en ai tourné les pages et abandonné ainsi quelques bribes d’ADN, je les ai parcourus, reposés, repris, abandonnés ou épuisés jusqu’à la dernière ligne, la dernière métaphore, jusqu’au dernier mot. Je les ai même parfois relus. Ils sont devenus moi.

Quelques instants de réflexion suffiraient pourtant à comprendre que cet attachement puéril à des objets aussi courants relève surtout d’une incohérence de pensée. Car un livre ou une voiture, ne sont jamais que des copies d’objets conçus dans des bureaux ou des laboratoires, fabriqués dans des ateliers ou des usines et commercialisés à des milliers d’exemplaires de par le monde. Un jour, lors d’une séance de signature dans un salon dit littéraire, une brave dame observe d’un œil perplexe les romans étalés devant moi. C’est vous qui les avez écrits ? Bien sûr que non, lui répondis-je. Je n’ai écrit que les modèles ! C’est l’imprimeur qui a fait le reste. D’où vient alors ce sentiment de perdre une partie de soi en les abandonnant à d’autres mains ? Tous ces objets qui encombrent les parkings, les tiroirs, les étagères sinon même les armoires n’ont et ne devraient avoir qu’une valeur d’usage.  Mais ils ont si bien su nous apprivoiser qu’un lien presque indéfectible s’est créé entre nous.

Tous les stylos feutres exposés sur ce présentoir se ressemblent. Mais avant de vous décider, vous vérifiez qu’ils ne présentent aucune anomalie, aucune imperfection.  Vous vérifiez qu’ils sont bien tous identiques. Un infime défaut ne l’empêcherait certes pas d’écrire, ce pour quoi vous souhaitez vous le procurer, mais vous voulez exactement l’un de ces millions de crayons feutres parfaitement identiques qui existent de par le monde ! Passée la caisse, vous le glissez dans votre poche. Il est à vous. Il est vous.

Debout au milieu du parc automobile de votre concessionnaire habituel, vous contemplez l’alignement de véhicules qui correspondent à votre besoin ou à votre souhait. Hormis leur couleur, ils sont tous semblables. Et pourtant, dès que le vendeur vous remet les clés de l’un d’entre eux,  vous vous empressez d’y déposer votre petit carnet et son crayon, votre boite de mouchoirs en papier, votre carte IGN toute froissée que vous n’utilisez plus depuis longtemps pour cause de GPS intégré, et le petit ours en peluche qui se balance au rétroviseur de voiture en voiture depuis votre permis de conduire. Cette voiture est à vous. Cette voiture est vous.

Et en cas d’accrochage, de dérapage ou quelque autre panne, vous la verrez s’éloigner d’un œil chagrin. Au garage, un expert de l’assurance prescrira peut-être même de l’envoyer "à la casse". Une voiture à la fois si commune et pourtant si singulière puisque c’était "votre" voiture !

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