Laure_FaFavre_Kahn_

     La pluie n'était pas prévue. Elle s'est invitée. Ce qui offre une belle opportunité au jardinier pour ne rien faire au jardin et un non moins beau prétexte pour réécouter Laure Favre-Kahn dans le scarbo du Gaspard de la nuit de Maurice Ravel.  La pianiste se joue des périlleuses difficultés techniques imposées par le compositeur et entraîne l’auditeur dans un féérique voyage en compagnie du petit lutin charmeur du poème d’Aloysius Bertrand. Je décide de jouer moi aussi ma partition et allume mon ordinateur.

Après une interminable attente pour cause de liaison internet nonchalante, j’accède enfin à mes "mails". Il me faut alors naviguer à vue entre les canulars, les affabulations, les attrape-nigauds et les vraies publicités maquillées comme des mères maquerelles pour retenir l’attention. Je m’apprête à tout déverser dans la poubelle lorsqu’un message retient toutefois mon attention. La tenancière de la librairie du Chat Botté me sollicite pour une séance de signature un samedi à venir. Qui est cette charmante libraire et où se situe son estaminet ? J’interroge mon moteur de recherche.

D’emblée, le système annonce fièrement plus de 42 000 occurrences en 0,55 secondes. Les plus visitées ou celles mises en avant défilent joyeusement sous mes yeux. Un clic ici, un clic par-là, le hasard décide pour moi et je me laisse emporter par le cours des choses, les enchaînements d’idées, les approximations, les banalités. Leur défilement n’exige de moi aucune attention particulière, juste un réflexe pavlovien auquel je me soumets sans même m’en apercevoir. Et je pourrais naviguer ainsi des heures, à peine ballotté par le ressac informatique, hors du temps et de l’espace. Plus de nord, plus de sud, plus de haut, plus de bas, plus de bien, plus de mal. Je n’ai pas à choisir. Il me suffit d’aller dans le sens du vent, dans un abandon qui me laisse apathique et indolent. Dans un renoncement à toute réflexion et à toute pensée. Une abdication de toute volonté. Un reniement tacite de mon intention d’origine.

Où m’auraient conduit ces enchaînements pervers si j’avais posé une véritable question ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que le beau, le vrai, le bon ? Qu’est-ce qui est juste ou injuste ? En réalité, nous ne nous interrogeons qu’à de rares occasions sur ces concepts hautement philosophiques. Mille divertissements titillent déjà en permanence nos sens et nos neurones sans qu’il soit nécessaire de faire appel à des notions aussi vastes et parfois même angoissantes pour habiller les heures qui s’écoulent toujours trop vite. Qui s’inquiète, entre la poire et le fromage, de la place de la notion d’éternité dans un monde à la fois fini et sans issue ? Et si vous voulez partager votre souci avec votre voisin, votre boulangère, l’épicier du coin de la rue ou le facteur, vous n’aurez probablement droit qu’à un sourire apitoyé en guise de réponse, un haussement d’épaules. Ce ne sont là que galères pour bachelier, que sujets d’expert à la télévision, que contes pour enfants.

Nous préférons bien nous laisser submerger, guider, diriger par le flux incessant de nos petites distractions, nos petits plaisirs, nos petits rires, nos petites jouissances. Emmitouflés dans notre petit confort désabusé.

Alors, la prochaine fois, au lieu de chercher à résoudre, grâce à la toile, des problèmes de tuyauterie, de boulons inversés ou de date de péremption, posez une "vraie" question. De celles qui vous tiennent particulièrement à cœur. Juste par curiosité.  (Lire L'Esprit d'invention. Le Jeu  et les Pouvoirs d' Elisabeth Dufourcq aux éditions Odile Jacob.)

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