sentiers_ensoleilles

     Tu ne sais pas écrire avec ta main ? Ma petite voisine Anaïs revient toute fière de sa première journée d’école en GSM (Grande Section de Maternelle) et elle me voit avec étonnement tapoter sur mon clavier d’ordinateur. Elle, elle sait écrire son nom et son prénom en lettres majuscules et en lettres attachées ! Qu’est-ce que tu écris ?

Sous les yeux de Maman qui s’impatiente, je lui explique que je raconte le ciel et les nuages, les arbres et les parterres de fleurs, mon chat César qui dort sur le canapé, les humeurs du monde qui les chahutent et, surtout, les aventures d’une petite fille espiègle et bien curieuse. Elle rit. Pourquoi tu écris tout ça ? La question est d’importance. Les réponses seront pour une autre fois. Mais tandis que je les regarde s’éloigner, je m’interroge, moi aussi. Pourquoi ?

Anaïs discute de longs moments avec ses poupées pour leur décrire par le menu ses joies, ses peines, ses craintes et les mille événements qui ponctuent ses journées. Par le filtre de son imagination, elle organise ainsi un ordre qui la rassure pour affronter ce chemin qu’elle devine devant elle. Elle a tout à découvrir, elle a tout à construire. J’ai, quant à moi, déjà parcouru ces sentiers escarpés et n’en attend plus grande chose. Alors, pourquoi écrire ?

Je crois que c’est d’abord pour le plaisir. Le plaisir de jouer avec les mots, de les choisir pour leur sens bien sûr, mais aussi pour leur rythme, leur musicalité. Pour le plaisir de les agencer en phrases, en idées simples, claires et justes, jusqu’à ce qu’elles forment presque un poème. Et je les publie ensuite parce que les livres que je lis, les musiques que j’écoute, les rencontres avec les lecteurs qui me font l’amitié de parcourir mes élucubrations me relient au monde. Retiré dans mon courtil sis en lisère d’une vallée perdue au cœur des Monts, j’ai trouvé une paix bien éloignée de la course incessante qui m’agitait autrefois moi aussi et qui agite toujours notre société individualiste du flux perpétuel. Mais le temps n’a pas rassasié ma curiosité et ma soif de comprendre. Je me donne ainsi l’impression, du fond de ma retraite, de participer encore, à ma modeste place et à ma manière, à cette marche qui ébroue l’âme humaine depuis toujours.

Et comme il me reste encore un petit fond de malice au cœur et que le recul m’aide parfois à discerner les postures et les à-peu-près sinon la mauvaise foi et la malhonnêteté, je joue aussi à poser, en toute fausse innocence, des petites questions qui chatouillent. Sans acrimonie aucune, bien sûr, sans bile et sans venin mais bien plutôt, j’espère, avec une tendre bienveillance, en recherchant toujours les sentiers ensoleillés, et dans l’espoir de déclencher peut-être un sourire et un peu d’attention, et, pourquoi pas, un peu de réflexion.

Ainsi, ma petite amie Anaïs répète-t-elle à l’envi qu’elle fera ceci ou qu’elle fera cela lorsqu’elle sera grande. Mais est-on jamais grand ?

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