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      César est revenu de sa virée nocturne alors qu’en ces premiers jours d’automne le soleil hésite déjà à éclairer la vallée. Chose étrange pour une fois, il a patienté sur le perron de la cuisine sans réclamer de sa belle voix de gorge que je consente enfin à ouvrir la porte. Serait-il soudain rongé par les scrupules ? Il ne s’en est pas moins précipité vers sa gamelle de croquettes avant de gagner le canapé à pas de sénateur et de s’y adonner à sa grande toilette matutinale coutumière. Je dispose donc d’une bonne heure de répit pour la rédaction de la présente chronique.

C’est sans compter sans les démarcheurs téléphoniques. Subodorant que l’entendement de leurs prospects n’est pas encore obscurci par les multiples confusions du quotidien, ils les contactent dès tierce. Il s’agit, cette fois, de mon "conseiller financier" qui me vante les mérites inégalés d’un extraordinaire placement au rendement supérieur, à la disponibilité assurée et au capital garanti. Je sens, au ton de sa voix, que les objectifs de vente fixés par sa hiérarchie sont, à ses yeux, relativement élevés. J’ai même l’impression que je ferais une bonne action en signant sans tergiverser. Lorsqu’une question s’impose. Vous-même, le coupai-je, quel montant avez-vous souscrit ?

L’adage populaire est formel. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. C’est pourquoi les professeurs de gestions ne créent que très rarement leur propre entreprise, les professeurs de cuisine tiennent fort peu de grands restaurants étoilés, les professeurs de l’Éducation Nationale confient leurs enfants aux collèges et lycées privés, les critiques littéraires ne font guère, à de rares exceptions, de grands écrivains, les responsables catholiques, lorsqu’ils sont malades, se tournent plus volontiers vers la faculté que vers la grotte de Massabielle, les analystes financiers ne deviennent presque jamais milliardaires. Mon père disait autrefois que les sabotiers étaient toujours les plus mal chaussés parce qu’ils consacraient toute leur énergie à confectionner les galoches des autres. Mon père était d’une nature bienveillante.

Dans notre société individualiste d’aujourd’hui, ces experts en tout et autres donneurs de leçons commentent à satiété nos gestes, nos manies, nos contournements, nos divagations, sinon même nos pensées. Ils nous expliquent à grand renfort de mots savants et d’expressions abscondes combien notre passé est pesant, notre présent fragile, et l’avenir de notre futur incertain. Cela justifie-t-il les grands développements farcis de citations historiques, philosophiques, littéraires et mythologiques dont ils nous abreuvent dans les radios, les journaux et les magazines ? Assis benoîtement sur son banc et les épaules voutées par sa longue expérience de maçon, le vieil Antonio ne dit pas autre chose dans son langage mâtiné d’italien et d’argot des chantiers.

D’autant que ces dégorgeurs de paroles, ainsi que les désigne Patrick Chamoiseau dans son Solibo Magnifique, généralement plus obnubilés par leurs défraiements que par le bénéfice de ceux qui les écoutent, aiment rarement à tirer les leçons de leurs erreurs. Pierre Dac affirmait qu’il convenait au contraire en tenir le plus grand compte car, disait-il, il ne faut jamais remettre au lendemain ce qui peut être fait le jour même par quelqu’un d’autre. Mais il ne prétendait, lui, à aucun titre émérite sinon peut-être à celui de maître en galéjades, malices et autres bouffonneries. Les rubriques, en définitive, où ces décrypteurs de billevesées devraient être répertoriés.  

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