coccinelles

Depuis la cuisine, la maîtresse de maison nous raconte à grand renfort de superlatifs la dernière aventure de son petit-fils. Mais l’orchestre symphonique de Baden-Baden lance le finale de la Jupiter de Mozart avec tant de vigueur qu’elle noie l’épilogue dans une confusion toute wagnérienne.

Comme chaque année, nous célébrons chez mes voisins agriculteurs, Hélène et Sébastien, la fin de l’été, le départ des vacanciers et l’annonce du retour des moutons dans les prairies proches de la ferme. La sécheresse n’a guère épargné le refus, explique notre hôte, j’ai dû leur donner le regain en attendant que les rares pluies de septembre produisent leurs bienfaits. Sa parole est hésitante, comme fatiguée par ces incessants aléas climatiques qui jalonnent pourtant sa vie depuis toujours. Il nous avouera d’ailleurs, au café, qu’il prépare sa retraite. L’âme en déroute et le cœur gros, il a déjà vendu ses dernières vaches. Juliette et Mathieu, les parents de la petite Anaïs, découvrent là un monde bien éloigné de leur université ou de leur laboratoire. Vous leur faisiez écouter Mozart ? questionne celle-ci avec un sourire.  L’hiver seulement, répond gravement notre éleveur. Des impromptus, les sonates pour piano et les variations bien sûr ! Et il fredonne quelques mesures du fameux "Ah vous dirai-je maman…"

La science n’a pas encore pu prouver que les vaches donnent un meilleur lait et plus abondant de surcroit par la grâce de la musique. Certains y croient cependant. Selon des éleveurs britanniques du Pays de Galle, la diffusion des chansons de Tom Jones dans leurs étables provoquerait une augmentation de leur production laitière d’au moins 5%. Il paraît certes difficile de comparer la voix du chanteur gallois avec une partition du divin Mozart. Mais les détours de la nature sont si complexes et si mystérieux !

Ainsi, selon des chercheurs hollandais, écouter les succès du groupe AC/DC ne dérangerait pas seulement nos tympans et celui de nos voisins, il perturberait également la tranquillité des coccinelles qui se nourriraient alors de moins en moins jusqu’à se laisser mourir d’inanition. On savait déjà que le "hard-rock" n’adoucissait en rien les mœurs. On sait maintenant qu’il est nuisible aux insectes. Et ce qui est nuisible aux insectes est nuisible à la biodiversité. Et ce qui est nuisible à la biodiversité est nuisible à la nature en général et à l’Homme en particulier. Le cas des abeilles est emblématique.

Elles seraient en grande difficulté dans les campagnes à cause certes des frelons asiatiques mais aussi et surtout des pesticides. Les apiculteurs répliquent en installant leurs ruches dans les villes. Hélas, si les bruyants éclats de Tannhäuser ne troublent en rien les activités de nos hyménoptères mellifères préférés logées sur les toits de l’Opéra-Bastille, elles n’en iront pas pour autant butiner les vastes champs de blé de la Beauce. Et leur appétit de nectar devenant de plus en plus pressant sur l’écosystème urbain, les abeilles sauvages manquent à leur tour de nourriture et se raréfient. Ce qui déséquilibre encore la nature. Depuis qu’il est descendu de son papayer pour se baguenauder dans la savane, l’Homme importune tellement son environnement qu’il en vient de plus en plus à le détraquer. Et, comme d’habitude, le gouvernement ne fait rien pour remédier à cet acharnement.

Car, à quoi sert ce si emblématique ministère de l’Écologie ?  Au lieu de lancer de grands anathèmes qui tournent dans le vide comme ces éoliennes non reliées aux réseaux d’électricité, il devrait pouvoir dire, après études et avec droit de veto, si tel ou tel projet, telle ou telle décision, telle ou telle loi ou directive est bonne ou non pour la planète et l’avenir de l’Humanité en général et celui de nos petits-enfants en particulier. Mais nous entrons là dans le domaine du rêve.

Il est toutefois rassurant de savoir, toujours grâce aux conclusions des chercheurs hollandais, qu’à l’égal de la bourrée auvergnate ou de l’an-dro vannetais, les musiques folk et country n’ont pas plus d’effet sur l’appétence des coccinelles pour les pucerons qu’un "roman" de Christine Angot sur le plaisir du lecteur.

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