Beethoven_Tharaud

     Nos ancêtres s’appliquaient hier à faire couler les fleuves de ville en ville afin de faciliter les échanges commerciaux, la circulation des idées et le tourisme de masse pour ceux qui n’en ont pas. Ainsi l’honorable cité de Périgueux, chef-lieu du département de la Dordogne, préfecture à plein titre et siège de l’évêché avait su prospérer tout en déployant ses monuments, ses administrations et ses supermarchés à l’écart des grandes voies modernes de communication avec entrée payante automatisée et paysages anonymes. Il n’en est plus rien par la grâce de voies de contournement gagnées sur le patrimoine historique et naturel des lieux. Elle n’en conserve pas moins sa fameuse rivière à gabarres et ses routes départementales.

Or ces routes que les légionnaires de Jules César avaient déjà tracées à travers les noires forêts du Périgord ont le bon goût d’offrir au voyageur mille distractions. Outre les fastueuses tapisseries aux couleurs automnales déroulées de crêtes en vallons, peuvent surgir à tout instant une biche à la toison grisonnante, un sanglier solitaire à la mine rébarbative, une vache vagabonde, un chat en maraude, un congrès de paysans en quête de leurs primes européennes ou, plus simplement, quelque digne mamie au sortir de l’ultime boulangerie du village. L’œil a beau loisir de musarder comme en quelque salle mythique du Louvre, du Prado ou de l’Hermitage.

Mais le jour se retire et la nuit s’impose. Les lampadaires tentent d’éclairer les rues bordées de vénérables demeures du dix-neuvième siècle, la cathédrale aux cinq coupoles et les tours médiévales, derniers vestiges des remparts seigneuriaux. Hélas, entre sens interdits, voies sans issues et ruelles tout juste assez larges pour les charrettes d’antan, retrouver son chemin se révèle difficile. Lorsque surgit enfin l’enseigne d’une discrétion toute aristocratique du restaurant convoité.

Mes voisins et néanmoins amis Hélène et Sébastien m’en avaient vanté les mérites. Il fallait bien, un jour, vérifier leurs discours enthousiastes. Sous le prétexte que Sébastien et le patron sont vaguement cousins par une branche maternelle aujourd’hui dispersée de par le monde, nous sommes reçus avec les fastes réservés aux membres de la famille. « Je vous ai concocté un menu du terroir que ma grand-mère elle-même offrait un fois l’an à sa descendance pour qu’elle ne l’oublie pas après sa mort ! » Nous nous contenterons d’un frugal repas constitué de foie gras maison et de pintade fermière d’un élevage local, goûtus à faire tomber d’apoplexie une compagnie entière de militants "vegans" mais qu’Épicure aurait sans aucun doute étoilé dans sa fameuse doctrine du plaisir partagé.

      Mais le but initial de notre expédition périgourdine reste d’aller écouter Alexandre Tharaud en concert dans le cadre du festival Sinfonia. Après Rameau, Bach et Rachmaninov, le pianiste aux doigts ailés explore les trois dernières sonates pour piano de Beethoven. Le défi est immense. Devenu complètement sourd, l’auteur de tant de chefs-d’œuvre s’était peu à peu libéré des contingences matérielles pour se concentrer sur l’art pur de la composition. Les difficultés techniques jalonnent ainsi la partition et mettent l’interprète et l’instrument à rude épreuve. Alexandre Tharaud saura se jouer des pièges mais saura-t-il exprimer la foi religieuse et les angoisses face à la mort du compositeur ? Rejoindra-t-il les sommets atteints par les Fischer-Dieskau, El Bacha ou autres Pollini ?

Sa silhouette longiligne se profile sur la scène sous un tonnerre d’applaudissements. Il salue sobrement, s’assoit devant le Steinway au vernis rutilant et se recueille quelques instants. Les raclements de gorge, murmures et éternuements abandonnent peu à peu la place au silence. Les premières notes, fermes et retenues à la fois, envahissent la salle.

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