haut_et_bas

Amoureux déçu de la Belle Meunière, le brave apprenti du poète allemand Wilhelm Müller était écœuré par la fade couleur verte qui habille pourtant si bien nos forêts au printemps revenu. Que n’avait-il attendu l’automne ! Sur le chemin qui me conduit chez mon amie Marthe Dumas au mas du Goth, les fougères dressent leurs hampes roussies, les vignes vierges dessinent dans les haies de longues guirlandes bordeaux luisantes de rosée et les charmilles ponctuent les futaies d’esquisses dorées.

Hélas, en dépit du réchauffement climatique, les hirondelles et les bergeronnettes ont regagné leurs résidences africaines et les grues et les oies sauvages commencent à redescendre à grand vacarme vers l’Andalousie et le Maghreb. Ne tournent plus guère dans le ciel traversé de nuages que les corbeaux qui y dessinent de longs traits noirs, les ramiers que ma présence dérange et quelques tourterelles bavardes comme des pies. Plus discret que celui du brigadier, le claquement de mon bâton sur les pierres de granit résonne malgré tout "dans l’air baigné des lourds parfums d’humus et de terre mouillée qui sourdent des sous-bois". Mais comme l’écrivait Jean Giraudoux dans Suzanne et le Pacifique, mon Pays est une vieille terre de collines. Je le vérifie à chaque pas ; le sentier serpente avec espièglerie entre prairies et châtaigneraies autant qu’il monte et qu’il descend sans considération aucune pour les rhumatismes du septuagénaire. Mais cette situation ne reflète-t-elle pas, en définitive, le simple mouvement de la vie ?

Comme les sentiers de mon Vieux Pays, elle hésite, elle repart, tourne à gauche, vire à droite sans que nul ne sache plus aujourd’hui vers quel clos elle conduit, vers quelle grange désormais enfouie sous les ronces et les orties, vers quel buisson de chênes, de frênes ou de fayards. Comme les chevaux de bois des manèges d’autrefois, la vie ne fait guère que flâner ici et là entre les hauts et les bas.

Demain, lorsque debout au pied de la tombe de mes anciens, je me recueillerai religieusement pour célébrer le souvenir d’eux, je pourrai méditer sur cette longue et si courte à la fois chevauchée des jours. Face au temps et dans ma solitude, que me reste-t-il de ces saisons passées ? Mille bonheurs bien sûr, mille chagrins et mille douleurs comme pour chacun. Mais qu’ai-je appris sinon que je ne sais pas grand-chose ? J’ai aimé et détesté, accueilli, rejeté, applaudi, méprisé, donné et retenu, reçu beaucoup, rendu parfois, oublié et pardonné et louvoyé souvent entre constance et trahison. J’ai ri et j’ai pleuré, j’ai chanté, dansé, pansé mes blessures, souri à un regard, tendu la main mais aussi fermé mon poing. Je me suis révolté contre tout avant d’accepter beaucoup par petites lâchetés quotidiennes, celles qui consument mais que l’on cache, à soi-même comme aux autres. Ai-je avancé ? Avancé vers où ? En quoi ? Debout face au temps, ne me restent plus guère que des questions et des doutes.

     Lorsque j’arrive à destination, le soleil de midi enveloppe la maison de mon amie dans un halo incertain. Comme pour marquer, là aussi, l’ambigüité de l’instant. Deux gros pots de chrysanthèmes encadrent la porte comme pour marquer, là encore, l’avancée des jours. Appuyée sur sa canne, elle m’ouvre en bougonnant. Du haut de ses quatre-vingt-sept ans, elle me toise avec sévérité. Je vous attendais plus tôt !

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