chien_loup

     De tristes froidures plongent mon courtil dans une grisaille toute automnale. Pour réchauffer l’air frisquet, une petite flambée d’acacia fume dans la cheminée et, à la radio, le Quatuor Amadeus égrène le deuxième mouvement andante con moto du quatuor à cordes n°14 en ré mineur de Franz Schubert. Ma jeune amie Anaïs est assise dans le canapé, mon chat César allongé de tout son long d’un côté et moi recroquevillé à l’autre bout. C’est heure de l’histoire en attendant l’arrivée de Papa. Comme la dernière fois où s’est déroulée cette cérémonie, comme la fois précédente et comme celle d’avant encore, j’ai la charge de raconter l’aventure de la petite bergère sagement assise auprès de ses moutons tandis qu’avance à pas secrets le grand méchant loup. Les enfants aiment à sentir sur leur peau le doux frisson de la peur imaginaire. Ils garderont cette habitude lorsqu’ils deviendront grands.

     Ainsi, qu’iraient chercher d’autre ces deux citadins égarés dans une maison isolée de tout et perchée sur sa colline pelée sous le soleil de l’été ? Elle espère trouver la paix et le silence. Lui s’affole de n’avoir plus aucun contact avec la civilisation du téléphone portable et d’internet. Il est pourtant habitué aux décors de cinéma à travers les films qu’il produit mais cette forêt sombre et menaçante comme la réalité l’épouvante. D’autant que la rumeur des habitants d’en bas parle de malheurs attachés à cet endroit abandonné à sa sauvagerie naturelle. C’est que ces pentes couvertes de chênes verts et de broussailles annonçant le Massif central ont connu cent ans plus tôt de terribles événements. Autrefois couverte de vignes, la terre y est aujourd’hui morte sous l’effet des traitements chimiques répandus en vain pour éradiquer le phylloxéra et les derniers paysans, meurtris de corps et d’âme par la Guerre, la Grande, celle qui devait être la dernière, ont été engloutis par les tranchées. Que s’est-il passé ici après leur départ ? Pourquoi le village en contre-bas n’est-il plus que ruines et ronces ? D’où vient cet animal, mi chien-mi loup, immense et fantasque, et surtout sans collier, dont les yeux verts brillent dans l’ombre des fourrés ?

     Dans son nouveau roman, Chien-Loup, Serge Joncour avance à pas lents et fait peser sur le lecteur tout le poids des légendes. Elles remontent des siècles noirs du passé et frémissent toujours dans les esprits, tapissant les paysages les plus grandioses des spasmes de l’effroi. Coupé de son monde et de l’univers, l’homme va malgré tout se laisser peu à peu envoûter par la magie de ces vagues de verdure qui l’environnent. Il finira par affronter la cruauté d’une nature rendue à sa barbarie originelle et découvrir des odeurs ignorées, des réactions intimes remontant du fond des âges de l’humanité, des sensations fortes sinon violentes qui l’obligent à remettre en cause sa manière de vivre et de penser.

      Tel un sorcier qui tourne et vire autour du mystère avant d’en révéler l’essence, Serge Joncour enroule ses personnages dans un lacis inextricable d’où le lecteur ne ressortira pas indemne. Le livre refermé, il se souviendra encore longtemps des jappements rocailleux des lynx, des grognements des sangliers, des brames des cerfs, des rugissements des lions et des panthères, des pleurs des mères et des épouses apprenant la mort au front de leur mari ou de leur fils.

      Mais je ne peux raconter cette histoire à Anaïs. Elle n’y croirait pas.  « Y a pas de lions chez nous. Que dans les zoos. Et ils dorment tout le temps et on ne les voit jamais. » Anaïs est toujours pleine de bon sens et de raison. Sauf, bien sûr, pour les contes de bergères, de moutons et de grand méchant loup ! (Chien-Loup, Serge Joncour, éditions Flammarion)

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