cheminee

Le vieux chêne, immense, semble vouloir garder la lumière pour lui seul. Mais en fin de matinée, il consent généralement à en abandonner une part à la maison de Joseph. Pour l’heure, la brume enveloppe encore ses entours et le vent de traverse dessine çà et là des fantasmagories de rêve et de poésie.

Les cloches de l’église sonnent tierce lorsque je frotte scrupuleusement mes chaussures contre la pierre du seuil, m’ébroue comme un chien qui sort de l’eau et toque à la porte. Entre et ferme donc, me crie la voix éraillée de Joseph ! Sec comme un bâton de coudrier, Joseph est blotti dans son fauteuil avancé devant la cheminée. Une branche de pommier s’y consume lentement répandant dans la cuisine une douceâtre odeur miel. Ses enfants lui ont depuis longtemps installé le chauffage central mais lui préfère bien la chaleur d’autrefois, quand il était gamin et épluchait d’un doigt alors habile les châtaignes cuites sous la cendre. « Fait pas chaud, dis-je en ôtant mon manteau ! » À la campagne, une bonne conversation commence toujours par des considérations météorologiques. « Le froid arrive, confirme-t-il ! Ils l’ont dit à la télé ! » C’est ainsi, de nos jours !  Il ne suffit pas de jeter un regard par la fenêtre pour savoir le temps qu’il fait ; il faut le vérifier à la "télé".

On le sait intuitivement depuis des siècles sinon même depuis l’arrivée de Cro-Magnon en nos contrées. Sous notre climat tempéré par le Gulf Stream, il fait naturellement chaud en été et froid en hiver. Mais face aux éléments et à la nature, l’homme moderne doute désormais tellement de lui qu’il attend toujours confirmation dans le poste. Ainsi, lorsqu’on lui annonce un rafraîchissement de l’atmosphère, sait-il plus sûrement comment se vêtir. Un loden pour les épaules, des bottines pour les pieds, un feutre pour la calvitie, un cache-nez contre les vents coulis et des mouchoirs à cause des rhumes.

  Or il arrive que la carte de France se décore, en plus, de nuages poussés par quelque méchante dépression attaquant notre bel hexagone par la pointe de Bretagne. Ce qui est d’autant plus gênant que l’eau mouille. Le pourtour méditerranéen a l’habitude des averses diluviennes qui inondent des départements entiers. On appelle pudiquement ces débordements des événements cévenols. Certains habitants, hélas, y laissent leur vie ; on n’en continue pas moins avec une belle constance à construire des lotissements en zones inondables et à les bétonner comme des parkings de supermarché. Rien de plus normal par ailleurs sinon même de salutaire que la pluie arrose les départements du sud régulièrement victimes de sécheresse. Rien de plus ordinaire qu’elle tombe également sur les bocages normands et les champs de betteraves de Picardie. Mais comble de l’insolence, la perturbation s’invite aussi parfois jusqu’en bassin parisien !

Les chaînes de télévision d’information continue ont l’art de débusquer les scandales lorsqu’une forme de sérénité semble vouloir s’installer dans l’actualité. Elles font alors causer les Zemmour, les Onfray, les Mélenchon ou tous autres experts de la parole verbale et les éclats de leurs intempérances illustrent à satiété les intermèdes entre les publicités. Mais le scandale des scandales demeure : la grisaille qui fait baisser le chiffre d’affaire en terrasse des bistrotiers, la bruine intempestive qui brouille les lunettes, les terribles ondées qui douchent les trottoirs et souillent les Louboutin. Quand donc le réchauffement climatique supprimera-t-il enfin les normales saisonnières de jadis et établira-t-il pour tout de bon de la chaleur mais pas trop en été, un peu de pluie en automne pour les cultures bios mais juste ce qu’il faut et pas de froid en hiver ?

En attendant, j’ajoute quelques bûches dans l’âtre et tisonne la cendre du foyer. Dehors, le soleil daigne enfin percer les ombres automnales.  « Regarde, dis-je à Joseph en me redressant, ce n’est pas du beau temps, ça ? » « Faut pas t’y fier, me conseille-t-il entre deux quintes de toux. L’hiver sera rude. Le voisin a fait renter du bois ! »

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