Ex_voto

 

Au bout du chemin creux qui longe mon courtil, il est un ru de peu. Il sourd discrètement quelques perches plus haut d’une énorme rocaille, dévale la colline, s’égare dans les genêts comme s’il voulait s’y perdre, serpente paresseux entre ajoncs et bruyères puis creuse enfin son lit dans le sous-bois de chênes avant de se jeter dans l’ombre de la combe où dort entre ses vergnes un pacifique étang de modeste fortune.

 Or il m’est arrivé au détour de flâneries d’apercevoir parfois un linge agrippé aux buissons qui abritent sa source. Comme si, venu de nulle part, il était tombé du ciel au hasard de la brise. Mais une main innocente aurait pu elle aussi l’y poser ! Était-ce alors une oraison païenne montée du fond des âges ? Une prière antique aux mânes de la forêt ? J’alertai l’historien local pour en savoir plus.

 Chaque village a son historien. Un ancien secrétaire de mairie à la retraite, un instituteur retourné à ses livres, un émigrant parti vers des contrées lointaines pour y bâtir sa vie revenu au Pays pour y finir ses jours. Ils éditaient autrefois à la ronéo une première monographie qui échouait bien souvent au placard. Ils l’enrichissent aujourd’hui dans les archives municipales, les minutes des notaires, les registres paroissiaux, y ajoutent quelques récits d’anciens et des photos jaunies et en font un vrai livre que l’on trouve désormais en bonne place au bureau de tabac-presse de la Grand-Rue.

 Celui de la vallée, le crâne chauve et la mine rougeaude, a arpenté chaque sentier, visité chaque maison, chaque ferme, chaque grange, fussent-elles en déshérences, inspecté chaque fronton à la recherche d’une sculpture ou d’une pierre gravée d’une date, d’un nom ou d’un surnom. Il connait chaque croix, chaque mare, chaque fontaine. Il connaît surtout chaque famille et son histoire, qu’elle soit anonyme ou tourmentée comme une généalogie de prince du sang. Il m’accompagne ce matin dans une exploration où le passé et le présent se mêlent en un lacis inextricable et passionnant.

 Il confirme mon impression. Une manche de chemise déchirée, dit-il. Elle a touché la peau d’un malade et s’est imprégnée de sa souffrance. La médecine officielle, malgré toute sa science, est demeurée impuissante face au mal alors le malade ou sa famille s’en remettent aux forces mystérieuses qui gouvernent l’univers. Une épouse, une mère, une aïeule peut-être, ont parcouru un long trajet de pénitence, le cœur meurtri et le front bas, bredouillant en silence les mots de leur supplique. Faîtes qu’elle guérisse !  Faîtes qu’il se relève ! Que brillent encore ses yeux, l’éclat de son sourire, la chaleur de sa main ! Que je perçoive encore le souffle de sa voix, ses chuchotis d’amour, ses murmures d’amitié !

Au retour de notre expédition nous nous installons devant une flambée de châtaignier tandis que chauffe le café sur la cuisinière. Je suis toujours empli de compassion, conclut mon guide en épilogue à quelques anecdotes édifiantes sur le sujet. Certes ces témoignages anonymes et secrets sèment le désordre dans notre société cartésienne pétrie de logiques et de certitudes. Mais ce sont peut-être aussi des appels de détresse d’un monde qui ne reconnaît plus l’avenir qui s’ouvre devant lui mais ne veut pas pour autant être abandonné sur le bord de la route sinon même oublié ! La cohérence des choses est, alors, de bien peu d’importance.

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