obesite

En automne, la tâche du jardinier se résume souvent à ramasser les feuilles mortes qui jonchent chaque jour un peu plus la pelouse de son courtil. Il en devient disponible pour des promenades par les chemins creux et les bois environnants lorsque le ciel lui sourit sinon aux visites amicales lorsque ses mollets le chatouillent et l’invitent à sortir malgré tout de sa tanière. C’est ainsi que je retrouve Paul à son retour d’un séjour à l’hôpital pour cause d’accident cardiaque.  Les conseils de ses médecins sont simples.  Surveiller l’excès de poids en privilégiant les haricots verts plutôt que l’entrecôte, marcher régulièrement pour activer la circulation du sang et aérer les bronches au bon air des arbres et, surtout, prohiber l’apéritif quotidien, le verre de vin rouge qui accompagne le bœuf bourguignon et la petite fine de cognac qui pousse le café. C’est le retour à la savane, conclut-il, désabusé !

Membre depuis toujours de la famille des hominidés, l’Homme partage encore aujourd’hui avec ses cousins chimpanzés et bonobos l’essentiel de ses structures corporelles et sociales, les mains, les yeux, le cerveau, les désirs, les amours, les colères, la famille, la tribu, le groupe.  Il a malgré tout changé par rapport à eux. Alors qu’il avait fallu plusieurs millions d’années pour que son cerveau atteigne, avec Cro-Magnon, la taille respectable de 1500 grammes, il n’a fallu que 40000 petites années pour que celui de l’homme actuel n’en pèse plus que 1350.  Depuis qu’il a abandonné la profession de chasseur-cueilleur, Sapiens délègue en effet de plus en plus à des machines ses principales capacités si chèrement acquises par des millénaires d’évolution telles que la vue, l’ouïe et l’odorat, la force musculaire et la course d’endurance. C’était une question de survie pour le locataire de la grotte de Chauvet de voir loin et avec précision, d’entendre approcher ses prédateurs, de porter de lourdes charges sur ses épaules telles un cerf ou un sanglier et de courir vite et longtemps devant le lion des cavernes qui le poursuivait. Aujourd’hui, non seulement la chasse jouit d’une très mauvaise réputation, mais le chasseur victorieux ne transporte même plus lui-même le gibier abattu ; il le confie à un 4X4. De plus en plus citadin, il n’a plus guère besoin en effet de ces qualités jadis essentielles pour survivre. Il lui faut certes en déployer d’autres pour éviter les trottinettes électriques sur les trottoirs et les chauffards sur les routes secondaires et départementales mais elles occupent moins de place dans son cerveau. La nature ayant peur du vide, celui-ci rétrécit et le crâne se rétracte.

À moins qu’en réalité, l’Homme contemporain ne transfère ces précieuses et antiques ressources dans son ventre ! 1,4 milliards d’êtres humains, dont 7 millions en France, seraient, selon l’OMS, victimes de surpoids. Les Étatsuniens le sont déjà à 40% au point que l’armée elle-même peine à recruter des soldats en bonne santé. Les romans de science-fiction du siècle dernier représentaient les extraterrestres avec un énorme cerveau et des membres atrophiés. La morphologie des sapiens d’aujourd’hui s’oriente plutôt vers une apparence inverse. Et la tendance ne semble pas en voie de s’améliorer avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle. Sapiens externalise déjà tout ce qui demande de l’huile de coude pour être réalisé. Les technologies de l’information vont bientôt le décharger de la peine de réfléchir sinon même de penser. Il pourra donc continuer de s’élargir et d’enfler telle une baudruche de fête foraine. Il pourra continuer de prendre toujours plus de poids.

Notre planète doit déjà faire face au réchauffement climatique et à ses dérèglements, à la pollution de l’air et des océans, à l’épuisement progressif des richesses du sous-sol et à la dégradation de la biodiversité. Pourra-t-elle supporter, en plus, le surpoids de 10 milliards de terriens ?

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