gilets

Comme chaque semaine, je vais faire mes petites emplettes à la ville voisine. Des riens, des brimborions que ne me fournit pas mon jardin potager tels que des épices, des fruits, un peu de viande pour les protéines ou des pâtes de fruit, je suis gourmand de pâtes de fruit. Il a plu pendant trois jours sur la vallée et le ciel est encore bas. La route départementale étant plutôt sinueuse et la chaussée glissante et régulièrement jonchée de feuilles mortes, rouler à plus de 80km/h serait déraisonnable. Mais j’atteins malgré tout l’inévitable rond-point qui marque l’accès à la zone commerciale.

Disons que j’atteins le bout du bouchon qui obstrue l’entrée du rond-point. À la radio, Denisa Kerschova rappelle de son accent inimitable les références de l’étude de Rachmaninov que nous venons d’entendre et propose à ses auditeurs de gagner des places pour un concert des Musiciens de Saint-Julien. La brume s’est levée et une pointe de bleu se glisse çà et là entre les nuages. Je ne suis pas vraiment pressé ; ce contretemps n’est pas en mesure d’obérer la paisible quiétude qui accompagne l’ordinaire de mes journées.

D’autant qu’il ne s’agit guère que d’un ralentissement, comme ils disent. Un ralentissement seulement provoqué par un groupe de "gilets jaunes" qui laissent les voitures s’engager au compte-goutte. Les conducteurs s’arrêtent volontiers et baissent parfois leur vitre pour adresser un mot au manifestement retraité qui serre ici une main, s’incline là pour effleurer une joue amicale ou se penche pour saluer le passager. Ils échangent quelques phrases, lèvent la main en signe de connivence et la voiture repart. Lorsque j’aperçois la caissière qui officie d’habitude au supermarché dont on aperçoit à présent la silhouette fièrement dressée au-dessus de nous.

Je dis "la" caissière car elle officie dans ce temple de la consommation depuis au moins trente ans. Les enseignes se sont succédées au rythme des rachats, les directeurs et les petits messieurs en costume gris ont défilé les uns après les autres au rythme de leurs promotions mais elle est toujours là. Sourire de convention le matin, sourire las le soir, mot gentil à l’une, phrase d’encouragement à l’autre, regard noir pour l’impatiente accrochée à son téléphone portable. Qu’est-ce que vous faites là ?

Je m’arrête sur le bas-côté et rejoint le petit groupe. Nous nous serrons la main. Fait pas chaud ! À la campagne, la politesse exige de commencer toute conversation par une observation météorologique. On me propose un café que j’accepte. Qu’est-ce que vous en pensez, me demande un grand gars qui devrait être au travail à cette heure-ci ? Et vous ? Toute cette violence que nous avons vue à la télévision, vous êtes d’accord ? Bien sûr que non, ils ne sont pas d’accord, répondent-ils en choeur . Mais faut comprendre ! Si on en est là, c’est qu’on n’en peut plus ! Chacun d’eux a une bonne raison. Au moins une explication. Simple, triviale souvent mais profonde tout à la fois. Les fins de mois difficiles pour n’assurer que le minimum, le manque de considération et, surtout peut-être, l'impression de ne pas trouver sa place dans un monde en perpétuel changement et l'absence de perspectives pour eux-mêmes et pour leurs enfants. 

Pendant le trajet de retour, toutes ces doléances tournent dans ma tête en un manège obsédant. Bien au chaud dans mon confort douillet, j’en suis épargné et je connais mon devenir, même s’il bute à plus ou moins brève échéance sur la fin du chemin. Nombre d’entre eux par contre ne connaissent pour l’heure que la désespérance.  Ce qui peut conduire à toutes les extrémités.

 

P.S. : J’en ai par ailleurs un peu marre moi aussi que l’on me range toujours dans la fameuse "classe moyenne". En quoi serai-je moyen ?

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