mabankou

Il n’est plus guère d’entrée de bourgade qui ne s’honore désormais de son rond-point agrémenté de retraités en gilet jaune et cerné de (petits) panneaux publicitaires, Garage de la Côte tous dépannages, Coupe-tifs HF, Chez Alexandrine épicerie-primeurs. Les campagnes se dépeuplent mais résistent et veulent avoir l’air de grandes villes pour retenir le touriste de passage.

Il n’est plus guère de bourgade non plus sans son lotissement adossé aux maisons "bourgeoises" comme une verrue à la joue de la tante Adèle. Douze parcelles loties à grand frais par la commune. Une route goudronnée avec des bas-côtés soigneusement tondus et quelques maisons réunies en cercle avec arrêt de bus pour le car de transport scolaire. Douze parcelles au carré de pelouse soigneusement tondu sauf trois ou quatre qui attendent encore leur construction et qui retournent déjà à la friche pour le plus grand plaisir des chats du voisinage. Douze parcelles dont on ne sait pas, dont on ne sait plus, si elles marquent le début de la fin ou la fin du début. Alors que là-bas, à Pointe-Noire, de chaque côté des rues cahoteuses qui conduisent aux décharges sauvages, s’étalent des parcelles surpeuplées et grouillantes de vie. Dont on sait qu’elles expérimentent le début de leur avenir.

C’est avec une nostalgie pleine de tendresse, qu’Alain Mabankou y assigne à résidence son héros, Michel, collégien aux Trois Glorieuses, entre Papa Roger, employé à l’hôtel Victory Palace, et Maman Pauline, commerçante en bananes au Marché Central. Mais Michel, qui ressemble sans doute beaucoup à son créateur, est un grand rêveur. Le monde réel l’effleure à peine, tels ces nuages qui frôlent l’océan avant de déverser, à la saison des pluies, leurs trompes d’eau sur sa maison "en attendant" au toit de tôles, aux murs en planche d’okoumé et aux fenêtres en contreplaqué.

Michel aurait pu poursuivre entre étourderie et curiosité son apprentissage de l’existence. Les virées dans le quartier Voungou, la découverte des filles qui font des choses qu’il ne veut pas étaler ici autrement on va dire qu’il exagère toujours et les belles voitures des capitalistes qu’il achètera forcément un jour. Mais Alain Mabankou est roué. Sous les fausses naïvetés de l’enfant, il convoque l’un des fléaux endémiques des jeunes républiques récemment libérées du joug colonialiste, le coup d’État. Assis sous le manguier-arbre à palabres à côté de papa Roger et de son chien Mboua Mabé, Michel écoute d’une oreille distraite la radio nationale, La Voix de la Révolution Congolaise, qui diffuse essentiellement de la musique soviétique lorsque tombe la terrible nouvelle, le Président a été assassiné. Les camions des militaires pullulent bientôt, les vrais conspirateurs ne sont peut-être pas ceux qui tiennent le devant de la scène, les dénonciateurs s’enrichissent. Mais Michel n’a qu’une idée en tête, retrouver son chien qui s’est enfui en apprenant que le Président a été assassiné.

Nos sociétés européennes ont perdu l’habitude du coup d’État. Nous n’avons guère manqué de nous étripailler mutuellement entre nations depuis cent cinquante ans. Et lorsque, à bout de souffle, nous avons finalement signé des accords de paix, nous nous sommes retournés derechef vers nos colonies. Mais nous n’avons plus aujourd’hui ni ennemis héréditaires à proximité ni colonies. Nous ne partageons plus que des guerres commerciales et nous avons oublié les coups d’État. Michel nous en rappelle avec une pointe d’ingénuité et une verve revigorante comme un conte africain, la gestuelle et la vanité.

Mais il n’est nullement écrit que nous ne retrouverons jamais ces ivresses rêvées du "grand soir" ! L’Histoire a montré les dangers de la violence et de l'absence de concertation et quels chemins empruntent alors la révolte et l’insurrection. Les cigognes totalitaires ne meurent jamais. (Les cigognes sont immortelles, Alain Mabankou, éditions du Seuil).

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