mandragore

Une petite gelée matinale recouvre les feuilles mortes d’une fine couche argentée. Rassemblés malgré le froid au pied d’un amas de rochers oublié là depuis des millions d’années, un groupe d’intrépides explorateurs du passé emmitouflés dans leur manteau écoutent le guide leur conter la terrible histoire de la Mandragore.

Imaginez un monstre d’au moins cinquante pieds de long, aux ailes gigantesques, aux pattes armées de griffes tranchantes et à la queue de serpent terminée par un dard acéré. Lorsque la faim la tenaille, la bête bat la campagne en semant la terreur. Les paysans n’ont d’autre choix pour apaiser sa faim que de lui offrir une vierge innocente qu’elle dévore sauvagement dans l’ombre fétide de son antre. Un jour, pourtant, fou de douleur à l’idée de voir sa fiancée promise au sacrifice, un jeune comte ose l’affronter de sa lance et la blesse. « Affolée et vaincue, rapporte Paule Lavergne, la bête traquée se jette dans l’étang de l’eau péride où elle se noie, et l’eau, instantanément, devient rouge comme le sang. »

Les sourires se dessinent sur les lèvres des auditeurs. Comment pouvait-on croire à de telles fariboles ? Ces braves paysans du Moyen-Âge étaient vraiment crédules ! Il est vrai qu’ils n’avaient pas encore bénéficié des leçons des hussards de l’école laïque et obligatoire. Isolés souvent entre landes et forêts, ils ne rencontraient guère que quelques colporteurs la bouche pleine de récits fantastiques pour vendre leurs aiguilles et leurs colifichets et le curé du village qui, du haut de sa chaire, ne lésinait pas lui non plus sur les superlatifs pour illustrer les paraboles de la Bible. De nos jours…

De nos jours, grâce à l’instruction, on ne croit plus en ces fantasmagories d’un autre âge. Certes, modernité oblige, on croit encore aux publicités qui hantent les écrans. Produits qui nettoient tout sans frotter jusqu’au dernier microbe, régimes minceurs qui font maigrir sans renoncer aux sodas et aux "burgers-frites", petites pilules sucrées qui guérissent les rhumes et les cancers, bracelets qui rendent plus fort, pommades qui rajeunissent, amulettes miraculeuses qui retiennent le mari volage. Mais les esprits forts veillent.

Ils repèrent sur leur téléphone portable les publications les plus averties auprès de leurs amis des réseaux sociaux. Avides eux aussi d’informations, ils y partagent à souhait et à flots continus mille révélations souvent toutes plus scandaleuses les unes que les autres dont, bien entendu, les télévisions officielles ne parlent jamais. Et depuis leur promontoire 2.0, ces guetteurs infatigables partagent à leur tour.

Ils ne croient pas aux légendes d’autrefois qui répandaient si sottement la peur et la soumission. Ils ne croient pas vraiment aux galéjades qui encadrent à la télévision les reportages formatés et les verbiages de commentateurs patentés. Ils ne croient pas aux récits des médias "vendus" à la Haute Phynance, aux Libéraux-Mondialistes et aux Sages de Sion, réunis en un vaste complot contre notre civilisation elle-même. Ils n’accordent leur crédit qu’à leur bon sens naturel et à leurs "amis" de la toile.

Ainsi, en dépit du réchauffement climatique, le froid et la neige s’abattent-ils comme par hasard en ce moment sur les campagnes françaises ! N’est-ce pas la preuve évidente que l’on veut renvoyer la contestation à la maison pour mieux la museler ? Mais le peuple des ronds-points ne sera pas dupe. Il ne lâchera rien ! La marche du progrès est inéluctable.

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