les_mots

Aidée de mon chat César qui tourne complaisamment les pages d’une patte de velours, ma petite voisine Anaïs annone d’une voix encore hésitante les mots les plus impressionnants de mon dictionnaire de chevet. À charge pour moi de les décrypter et de les expliquer. Tu les connais tous ? Qui les connaîtrait tous ? Ils sont plus innombrables que les grains de sable des déserts ! Il en est d’ailleurs que nous ne connaîtrons jamais. Et il en est hélas que nous ne connaissons plus.

Les mots que l’on oublie peuvent en effet s’éteindre comme les étoiles filantes dans le ciel de l’été. On croyait jadis qu’il s’agissait des âmes des défunts montant au Paradis. Nous ne croyons plus aujourd’hui en ces aimables fariboles mais peut-être était-ce en réalité celles des mots qui disparaissaient ! Car les mots eux aussi peuvent mourir. Mourir d’inanition ou mourir de tristesse. Mourir d’ennui, d’oisiveté, de solitude. Les mots sont fragiles. Surtout ceux qui parlent de bienveillance et de bonté. Surtout ceux qui parlent de tendresse et d’humanité. S’ils sont négligés, délaissés, dédaignés, voire méprisés, ils s’étiolent et dépérissent, perdent un jour une lettre, puis deux, puis une syllabe entière puis l’idée même qui les a faits et l’émotion qui les transporte. Les mots d’amour peuvent mourir de n’être plus sollicités et le cœur qui ne les reçoit plus se languit à son tour, se dessèche, se racornit, se chiffonne, se recroqueville, se rapetisse, en un mot s’endurcit. Veillons à les sortir de temps à autre de leur tiroir et à leur rendre la lumière. Veillons à leur redonner vie. À leur redonner sens.

La pratique est facile. Il suffit de les reprendre bien en bouche et de les dire à satiété. Tant de jour que de nuit, en dimanche comme en lundi, de la Pâque à la Toussaint et tout l’hiver aussi. De les redire ici et là, à table, aux champs, au lit, au pas de charge ou en mesure, en chantant ou en riant. De les dire assis, debout, couché n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Il suffit de les dire et répéter sans cesse, en tendres chuchotis ou en balbutiements, en murmures, en alarme, en théâtre, en discours, en palabres, en colères ou même en cris. Il suffit de les conter et de les propager. Les mots d’amour peuvent mourir du silence.

Veillons aussi à les écrire. Sur la page blanche d’un cahier, la marge d’un journal, la main d’une petite fille curieuse ou même sur un écran d’ordinateur, qu’importe ! À les écrire comme le poète, sur le vent et sur la mer, sur l’horizon, sur les nuages et l’ombre des oiseaux, sur les genêts, les herbes folles et les saisons. À les écrire partout comme le font souvent les enfants dans l’espoir inconscient d’inscrire aux yeux du monde et surtout à eux-mêmes les preuves de leur existence !

Dans son Mistral perdu, Isabelle Monnin demande si l’on existe vraiment lorsqu’il n’y a pas de mot pour dire ce que l’on est. Il nous faut aujourd’hui de pleins paniers de numéros pour être reconnu. Mais les mots demeurent indispensables pour se reconnaître soi-même. Les mots nomment, les mots désignent. Les mots distinguent. Les mots consacrent. Les mots en sont par-là les plus beaux des partages.

Pendant que sa maman aide Anaïs à endosser son manteau, j’enveloppe mon dictionnaire dans un papier brillant à l’effigie du père Noël. C’est pour toi, lui dis-je ! Il faudra en lire un chaque soir. Quand tu les auras tous sortis de leur cage, ils pourront alors s’envoler et devenir peut-être un jour à nouveau des livres à lire et à relire, des livres à donner.

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