d_fi_gui

Nous nous retrouvons cette année chez mes voisins Hélène et Sébastien pour célébrer comme il se doit le solstice d’hiver. Notre hôte a cueilli le gui et l’a accroché au-dessus de la porte d’entrée. Notre hôtesse a rôti l’oie fermière et dressé un couvert de fête. Nos voisins Juliette, Mathieu et Anaïs ont décoré de houx un chemin de table de saison. Outre un charpenté Bouscassé de trois ans d’âge et les Nocturnes de Frederik Chopin avec Ingrid Fliter au piano, je suis accompagné de notre vieille amie Marthe, du mas du Goth, munie de sa canne, de son franc-parler et de sa gouaille.

Nous parlons de tout et de rien, des enfants, des petits-enfants, des amis, des connaissances, du village, du maire et du conseil municipal, du Vieux Pays des Monts, des éoliennes et des touristes et de mille autres sujets tous aussi futiles qu’indispensables. Installée à la table basse du salon, Anaïs est plongée dans de vastes expériences graphiques aux lyriques couleurs fluorescentes qu’elle nous fait régulièrement admirer. Jusqu’au moment où elle entreprend d’écrire son nom. Il y parvient brillamment bien sûr. Il lui faut par contre des modèles pour écrire les nôtres. Elle les reproduit avec application. « À l’ère de l’informatique, demande Mathieu avec une pointe de provocation, est-ce bien utile de lui apprendre à écrire ainsi ? »

Juliette nous rapporte qu’elle ne croise plus guère le regard de ses étudiants pendant ses cours magistraux. Ils ne regardent que leur écran alors que le texte et la vidéo de ses interventions seront en ligne quelques heures plus tard. La plume d’oie et de sergent major étaient un outil. L’ordinateur est devenu un asservissement. « En voyant les zombies qui déambulent dans les rues plongés dans leur téléphone, je ne me demande plus qui domine l’autre, conclut Hélène.  Que devons-nous désormais apprendre à nos enfants ? »

La pollution et le réchauffement climatique auxquels nous avons si allègrement contribué provoqueront des mutations que notre imagination est encore bien incapable d’anticiper autrement qu’à travers de vagues hypothèses. Côtes rongées toujours plus loin dans les territoires, inondations toujours plus étendues, tempêtes toujours plus destructrices, déserts toujours plus arides, terres toujours plus surexploitées, asphaltées et bétonnées, rivières toujours plus souillées, eau potable de plus en plus rare,  pauvres toujours plus pauvres et toujours plus nombreux. Devons-nous apprendre aux enfants à chasser, à allumer un feu et à construire un abri de leurs propres mains pour survivre au milieu de tous ces dérèglements ? Ils résideront sans doute de plus en plus souvent dans des villes de plus en plus vastes et tentaculaires. Devons-nous leur apprendre à survivre dans une jungle urbaine toujours plus âpre et violente ?

Ils sont déjà frappés de "consumérite" aigue et ne maîtrisent guère les excès des technologies de l’information. Quelle autonomie leur restera-t-il lorsqu’ils seront définitivement sous l’emprise des algorithmes des Google, Amazon et autres Alibaba sinon même de leurs États ? Comment pourrions-nous leur apprendre à s’en libérer alors même que nous en connaissons si peu et que tout laisse à penser qu’ils seront toujours plus puissants ?

À l’heure du café, nous échangeons nos petits cadeaux, modestes gadouilles qui n’ont d’autre mission que de concrétiser notre amitié. Allongée sur le canapé, Anaïs dort paisiblement. Bien éloignée du défi qui étreint les anciens qui l’entourent : lui transmettre malgré tout des valeurs d’empathie, de bienveillance et de bonté. 

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)