arbres_parlent

Chaque arbre a un langage mais il faut abandonner toute rhétorique cartésienne pour le comprendre. J’invitai un jour ma petite voisine Anaïs à venir saluer avec moi les arbres de mon courtil. Elle haussa les épaules et lâcha dans un long soupir : les arbres ne parlent pas, Papet ! Je lui expliquai alors qu’il faut, pour les entendre, poser la main sur leur écorce, inspirer à fond et fermer les yeux et, parfois, si on écoute bien, ils nous parlent dans la tête. Elle voulut bien sûr essayer. Elle appuya la paume d’une main sur le tronc d’un érable pourpre, masqua ses yeux de l’autre, attendit quelques secondes et sourit en murmurant : il me parle ! Et elle ajouta le plus sérieusement du monde : il a dit que ma main est chaude !

Chaque arbre a son langage. Établis en lisière des bois et réunis en bouquet qu’Anaïs appelle la "grande forêt", les sapins de soixante ans d’âge au moins opposent leur masse sombre comme un rempart contre les bourrasques montées de l’océan. Lors des tempêtes de haute marée, les tourbillons déchaînés s’insinuent en vagues désordonnées dans les aiguilles, s’enroulent en nœuds complexes au long des troncs et les bousculent avec hargne jusqu’à, parfois, tordre une tête et l’abattre. Outre le fracas de la chute, on peut alors entendre de sourds gémissements de douleur. Et durant des semaines, de longues larmes de sève s’écouleront de la plaie qui ne guérira jamais vraiment. Les sapins souffrent et pleurent en hiver.

Les bouleaux, eux, sont bavards. Le moindre zéphyr déclenche dans leur ramée des discours sans fin. Comme s’ils répétaient à l’envie les mille ragots portés par la brise, fables picorées au hasard sur les places de marché, hauts-faits douteux de soirs de banquet, secrets amoureux susurrés dans leur ombre, légendes ancestrales consignées dans les mémoires du temps. Les bouleaux sont bavards mais la légèreté et la grâce de leur feuillée, sa richesse mordorée abandonnée sur la pelouse lorsque tombe l’automne, l’élégance de leurs troncs argentés sur le ciel gris d’hiver font qu’on leur pardonne tout.

Les fayards sont puissants, robustes et vigoureux. Tels des piliers de terrain, ils ponctuent la haie de noisetiers qui sépare mon courtil de celui de mes voisins Juliette, Mathieu et Anaïs. Les vents ont peu de prises sur eux et ils sont là depuis si longtemps qu’ils paraissent y être depuis toujours. Solides, énergiques, aguerris manifestement, courageux sans doute, ils ont résisté aux assauts des orages les plus violents, aux attaques des chenilles, papillons et autres prédateurs et même aux tronçonneuses des bûcherons. Mais ils sont timides et réservés. À moins qu’ils ne soient, en réalité, empreints de grande sagesse !

Les châtaigniers sont généreux. Disposés en triangle au fond du jardin, ils trônent sur une petite hauteur comme s’ils voulaient dominer un empire. Ils se contentent à chaque automne de lâcher leurs bogues qui roulent au bas du talus. Aux premiers jours de l’Avent, leurs châtaignes reposeront sur des clayettes à claire-voie pour l’hiver. Il suffira ensuite de les attraper sous la cendre chaude de la cheminée et de les éplucher du bout des doigts en soufflant dessus. Avec un verre de cidre bouché et un conte à dormir debout, elles accompagneront la veillée jusqu’à la fumée de la chandelle. Le châtaignier est généreux. 

Quant au chêne qui marque l’entrée de mon petit domaine, il parle d’Histoire avec orgueil. Selon les anciens du village, il aurait connu, encore jeune baliveau, la défaite française de 1871. Lorsque je m’arrimai à ce Vieux Pays des Monts et m’installai dans mon courtil, la vieille souche qui l’avait vu naître, protégé et nourri finissait de mourir. Son diamètre dépassait encore le long manche de bois de mon râteau à foin. Elle aurait pu assister à la longue et douloureuse agonie de Louis XIV lui-même. Légèrement en retrait à quelques pas de là, un jeune chêne à peine plus haut qu’Anaïs tente aujourd’hui de trouver sa place à l’ombre de son père. Que sera le monde lorsqu’à son tour sa canopée égratignera le ciel ?

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