arbre_monde

Le minibus apparaît dans mon courtil alors que les duettistes de France-Musique, Émilie et Rodolphe, entrent En piste. Subodorant quelque bruyante perturbation, César se réfugie sur la chaise de mon bureau. La cuisine est bientôt envahie par un groupe de "spécialistes" que j’ai pour mission de guider jusqu’à un chêne remarquable discrètement réfugié au cœur des Monts. Le temps de boire qui un café noir, qui un thé vert, qui une tisane jaune, qui un chocolat bien crémeux et notre expédition s’ébranle.

Il faut compter une bonne heure de marche à travers les bois. Les feuilles mêlées d’humus et les bruyères masquent les ornières, des branches mortes grosses parfois comme un tronc contraignent ici à un écart, une souille de sanglier que les pluies ont fait déborder oblige là à un détour, un bouleau abattu par un coup de vent obstrue ailleurs notre chemin et impose un crochet conséquent. En hiver, se déplacer dans les frondaisons n’a rien d’une flânerie paresseuse. Nulle voix pourtant ne s’élève pour se plaindre ou gémir. Admirer la lumière du soleil dans les futaies dénudées, observer des traces de chevreuil dans l’herbe d’une clairière ou contempler un magnifique polypore large comme la poêle accroché à une souche de chêne sont certes autant de prétextes pour ralentir l’allure des impatients et permettre aux plus lents de suivre la cadence mais aussi autant de bonnes raisons de découvrir ou redécouvrir un monde que nous ignorons trop souvent.

Nous parcourons en effet un monde en soi, avec ses habitudes, ses règles et ses multiples liens communautaires. Nous ne les voyons pas, nous ne les entendons pas, nous ne les sentons pas mais ils sont bien réels et bien vivants.  Hêtres, chênes ou châtaigniers, sapins, frênes ou bouleaux, noisetiers, églantiers ou ronciers échangent entre eux de mille façons mille informations sur la qualité de l’air, la pureté de l’eau et la richesse du sol ou sur l’approche d’éventuels prédateurs qui porteraient atteinte à leur croissance ou à leur survie propre ou collective. Tous sont associés et en harmonie, du champignon microscopique qui apporte nutriments et sels minéraux puisés dans le sol à la feuille qui transforme la lumière en composés organiques. Un monde en soi qui recouvre toute la planète.

La végétation serait apparue sur Terre il y a 1,2 milliards d’années et les mammifères il y a 167 millions d’années. Le genre Homo ne serait, quant à lui, entré en lice qu’il y a 2,8 millions d’années seulement. On voit par-là que la Terre n’est pas peuplée de plus de 7 milliards d’êtres humains et, accessoirement, d’arbres et d’animaux. La Terre est d’abord un monde végétal. Un monde dont dépend étroitement toute autre forme de vie dont la nôtre. Or, on estime qu’à l’époque où nos ancêtres s’engageaient dans l’exploration de la savane dans l’espoir de devenir un jour Sapiens, 6000 milliards d’arbres poussaient autour d’eux. Il en resterait la moitié aujourd’hui. Laquelle moitié sera encore divisée par deux dans un siècle. Nul doute que notre équipée de ce matin génère d’innombrables signaux d’alerte.

« Attention, attention ! Êtres humains en vue, ils franchissent les halliers, pénètrent les fourrés, marchent à la file indienne en regardant leurs pieds, relèvent parfois le nez pour repérer leur position par rapport au soleil… Ils sont peut-être armés d’opinels, de couteaux suisses, de haches ou même de tronçonneuses… ! » À l’automne dernier, tous avaient déjà déployé leurs graines pour le cas où il leur faudrait faire appel à leur progéniture pour prolonger leur espèce. Ils activent derechef leurs logiciels de sauvegarde rapprochée.

Ils peuvent reprendre leur demi-sommeil hivernal en paix. Nous nous contenterons d’admirer ce magnifique chêne dressé sur le flanc ouest de la colline qui l’héberge depuis au moins trois cents ans. En espérant que la confidence de son existence se perpétuera encore aussi longtemps ! (L’arbre monde, Richard Powers, trad. Serge Chauvin, éditions Cherche-midi)

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