Bouysse

Anaïs est malade. Juste un gros rhume. Papet joue les nounous de remplacement. Pas question de se baguenauder par les chemins ni même dans le courtil. Le canapé est transformé en salon de lecture pour des histoires extraordinaires où de pauvres bûcherons abandonnent leurs enfants dans les profondeurs de la forêt, à la merci des loups, des ogres et des sorcières. Des histoires d’il y a si longtemps qu’il ne reste plus guère que les légendes pour en perpétuer le souvenir. Comme celle de ce curé de campagne, Gabriel, qui subtilisa à la requête d’une inconnue entendue en confession, un cahier dissimulé dans les hardes d’une morte de l’asile de fous.

Une certaine Rose y raconte les jours terribles qui suivirent son départ de la ferme de ses parents. Elle avait quatorze ans et son avenir s’annonçait déjà rude. Il deviendra cauchemar lorsque son père la vendra pour quelques pièces à un notable local. Rose connaîtra alors non seulement la séparation d’avec sa mère et ses sœurs, la réclusion dans un manoir isolé et la trime du matin au soir mais surtout la brutalité revêche du "maître" et la perversité de "la vieille", sa mère, impitoyable comme une écharde. 

Rose n’est pas seule à subir cette infortune. Elle rencontrera Edmond, l’homme à tout faire. Il essayera de la prévenir de l’épouvante qui l’attend mais n’en trouvera pas le courage.  Car, comme elle il se cogne contre les murs suintant la peur et il tremble. Comme elle il erre sans autre espérance que survivre à la putréfaction qui gangrène l’air. Comme elle il ne porte autre destin que celui des maudits de la vie, des naufragés perdus dans un monde qui ne sait que distiller le mensonge.

Á la ferme, Onésime, son père, charrie depuis l’indigne transaction le remord et la honte. Sa mère l’avait portée presque comme une offrande et l’avait protégée en silence autant qu’elle en pouvait. Elle l’avait vue grandir, belle comme un grain de soleil, les yeux noirs avec de l’or autour et le regard malin. Elle n’avait pas osé rêver pour elle tant elle savait son devenir incertain. Son absence à présent ronge ses entrailles comme une souillure. Pour l’un comme pour l’autre, chaque jour et chaque nuit sont dévorés par un poison obscène et avilissant.

Mais Rose ignore ces déchéances. Elle s’acharne à survivre. Elle sème sur son cahier les mots de cendre et de poussière qui l’ont aidée à conserver les quelques germes de lumière qui peuplent encore sa tête. Elle griffonne des phrases hésitantes qui trébuchent et chavirent souvent mais qui s’envolent parfois comme ces mésanges au printemps vers les soleils encore trop pâles. Franck Bouysse, qui tient sa main, n’épargne rien au lecteur par une écriture forte et limpide, des dialogues ciselés, des monologues erratiques qui percent l’âme, un souffle large et cruellement précis. Pour un roman âpre et beau.

Mais je n’en conterai rien à Anaïs. Entre deux dessins hauts en couleurs de princesses en robe de mariée, de chevaux qui volent parmi les nuages roses et des lapins bleus qui parlent aux oiseaux, je me contenterai de lui dire les aventures du petit chaperon rouge, d’Hansel et Gretel, de Blanche neige ou de Cendrillon, par exemple. ( d’aucune femme, Franck Bouysse, La manufacture de livres)

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