filo_jardinage

Entre deux averses, le soleil du matin inonde la salle à manger et le salon. Allongé sur le dossier du canapé César s’en laissecaresser avec gourmandise. Une bûche de frêne fume doucement dans la cheminée. Le solo de clarinette qui introduit la première symphonie de Jean Sibélius dessine dans l’air immobile des frissons printaniers revigorants. J’achève la relecture du De loin on dirait une ile d’Éric Holder et le repose sur la table basse lorsque les cloches de l’église et le téléphone sonnent ! Les premières annoncent tierce, le second mon amie Marthe du mas du Goth : la lune est descendante, c’est le moment de planter l’ail et l’échalote !

Depuis son malaise et l’interdiction formelle de risquer la chute au potager, je suis régulièrement réquisitionné. La tâche reste encore limitée à la préparation du sol et j’ai plutôt, jusqu’ici, joué les dames de compagnie mais je sens que les choses sérieuses approchent. Le calendrier du jardinage avec la lune avec ses annotations et ses commentaires trône d’ailleurs en belle place sur l’étagère. Je risque d’être amené bientôt à me montrer infidèle à mon ordinateur et à ses chroniques pour m’en aller sarcler les laitues de Marthe, repiquer ses poireaux ou semer des radis roses et du persil.

Des amis parisiens, citadins de naissance et hautement convaincus des bienfaits urbains, s’étonnent toujours du mélange pour eux inconcevable sinon presque trivial de l’amateur de Mozart et de Trinh Xuan Thuan avec le campagnard un peu bougon aux pieds dans la gadoue. Je rétorque en général que jouer de la binette entre des pieds de tomate n’empêche en rien de réfléchir à l’incohérence du monde, que tailler ses rosiers laisse l’esprit libre de comparer les thèses de Platon et de Schopenhauer et que semer des haricots est un pari sur l’avenir d’aussi bonne tenue que celui de Yuval Noah Harari à propos de l’intelligence artificielle. Il est d’ailleurs très fréquent que ma rituelle visite matutinale à mes arbres entraîne des corrections et des amendements dans des textes en cours de rédaction. Un mot ici, une phrase là, un paragraphe reconstruit, un adjectif modifié ou révoqué. Même si j’éprouve trop souvent plus de difficultés à arracher un adverbe qu’une adventice et à élaguer une introduction qu’une haie de noisetiers !

En réalité, le goût de la terre relève d’une véritable philosophie de la vie qui s’allie très bien avec les voyages dans les idées et leurs galaxies de romans et d’essais. Marthe est ainsi un bel exemple de ces complémentarités où le catalogue des graines paysannes côtoie La dialectique de la durée de Gaston Bachelard, où La France agricole introduit aux Nouvelles de Guy de Maupassant et où le bouturage des géraniums conduit à la lecture d’Enclos du temps de Paul Celan ou de La Lumière de l’hiver de Philippe Jaccottet. Après tout, admirer des primevères qui tapissent de leurs couleurs pastel un talus ensoleillé vaut bien tracer son chemin d’un pas pressé sur un trottoir encombré de passants affairés !

Demeure toutefois une question. Le premier homme qui, pour la première fois, sema quelques poignées de lentilles sur un terrain grossièrement labouré pour en récolter le centuple quelques lunaisons plus tard afin de nourrir sa famille pouvait-il imaginer que, par lui, l’humanité toute entière mettait le doigt dans un engrenage infernal qui conduirait à la surexploitation du sol et du sous-sol de la planète, à la pollution des mers et de l’atmosphère ainsi qu’au réchauffement climatique et à ses dérèglements catastrophiques ?

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