convergences

Le Quatuor Diotima interprète à la radio Les Ténèbres de Marc Monnet. J’avoue me sentir plus proche des Polonaises de Chopin ou des sonates de Mozart que de la musique électroacoustique de l’élève de Pierre Boulez. Mais il faut savoir garder l’esprit ouvert à toutes les aventures. Or les giboulées de mars peuvent aussi sévir en avril. Elles ont illustré la fin de journée d’une belle averse grêle. Des grondements d’orage se rapprochent même avec la nuit. Des éclairs dessinent bientôt des ombres sur le ciel noir, un claquement plus violent fait trembler les murs de la maison, les lampes s’éteignent, le quatuor Diotima se tait. Nul doute que ces ténèbres et ce silence cachent une perfide manœuvre des professionnels de la musique dite classique à l’encontre de celle de demain. Les complots ne datent pas d’hier.

Ainsi l’agriculture a-t-elle surgi sur toute la surface du globe en une période relativement courte autour des années -8000 avant notre ère. Dans la vallée du Jourdain avec les engrains et les lentilles, en Chine avec le millet, au Japon avec le soja et le haricot rouge, en Nouvelle-Guinée avec le taro, en Amérique Centrale avec le piment et les courges.

De quels moyens de communication les habitants de ces régions aussi éloignées les unes des autres disposaient-ils donc pour se transmettre les méthodes de culture ? Le vent à lui seul pouvait-il transporter d’un continent à l’autre les réponses des uns aux questions des autres ? Les oiseaux migrateurs auraient-ils pu renseigner les Chinois sur l’art de faire pousser l’orge pratiqué dans la vallée de l’Euphrate ou instruire les natifs de l’actuel Mexique des procédures agronomiques en cours au Pays du Soleil Levant ?

Nous sommes très fiers aujourd’hui de nos belles technologies qui nous emportent jusque sur la lune. Mais nos ancêtres inventaient déjà la roue et le tour de potier il y a 6000 ans et, à la fois, en Mésopotamie, en Ukraine, et en Chine. Peut-on imaginer un groupe de Compagnons du Devoir se rendant, à pied, des rives de la Mer Noire jusqu’aux environs de l’actuelle ville de Pékin pour y enseigner le "coup d’main" nécessaire pour façonner adroitement une jarre de terre cuite ?

Un souffle de rébellion intellectuelle apportera un air printanier sur les grandes civilisations humaines au cours du cinquième siècle avant notre ère. Socrate dispensera ses préceptes en Grèce, Confucius en Chine et Siddhârta Gotama dit le Bouddha en Inde. Certes le premier se contente, par la dialectique, de conduire ses interlocuteurs à s’interroger sur eux-mêmes. Le second invite par ses aphorismes à privilégier la bonté, la science et le courage. Le troisième explique comment se libérer de la souffrance pour atteindre l’illumination. Mais tous les trois délivrent surtout une pensée critique face à l’emprise du religieux sur la vie et les modes de pensée de leur époque. Est-ce un hasard si ces idées "révolutionnaires" se répandent, en même temps, dans des communautés à peine reliées par de minces et fragiles rapports commerciaux ?

En réalité, les ethnologues écartent le hasard tout comme ils écartent un éventuel déterminisme divin ou l’implication de mystérieuses organisations guidant l’humanité depuis ses origines. Ils parlent plus volontiers de convergences cognitives. Mais peut-on encore les évoquer à propos de l’engouement qui pousse aujourd’hui sept milliards de terriens à se greffer un téléphone dans la main pour échapper à la solitude ? Peut-on encore les évoquer à propos des modernes et puissants algorithmes californiens des Google, Facebook, Amazon et consorts qui savent déjà très bien manipuler le consommateur à leur profit ? D’autant que non seulement celui-ci s’y abandonne avec une naïve ardeur mais la mode est même aujourd’hui de s’incruster des puces sur le bras pour être relié à tout, pour tout et tout le temps ! En attendant sans doute et pour plus de commodité de les implanter directement dans le cerveau pour le guider sur ce qu’il doit penser, manger, boire, lire, écouter… et remplir ainsi un vide crânien de plus en plus sidéral !

Vaudra-t-il mieux alors se conduire en vieux réfractaire indocile pour qui tout était mieux avant et jouer les Robinsons dans des forêts lointaines ou se laisser béatement embarquer dans le vertigineux maelstrom que l’on nous promet ? Voilà qui laisse pour l’heure bien des choses à penser. (Lire aussi la chronique du 18 décembre 2018, le complot de la mandragore)

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter