entre_rien_et_rien

La radio diffuse le troisième mouvement de la Symphonie Fantastique d’Hector Berlioz, un adagio plutôt enjoué où un cor anglais et un hautbois échangent comme deux paysans suisses sur leurs craintes et leurs espoirs. Le Scottish Chamber Orchestra dirigé par Robin Ticciati recrée avec bonheur l’ambiance bucolique de la Symphonie Pastorale de Beethoven. Je ne me sens donc pas dépaysé. Hélas, cette programmation n’est qu’une célébration du cent-cinquantième anniversaire de la mort du compositeur. Car, que vous soyez riche ou miséreux, célèbre ou inconnu, savant ou illettré, la fin de votre vie arrive inéluctablement un jour.

Robert Desnos avait, en un long et magnifique poème, célébré la Liberté. Les révolutionnaires la réclament, même s’ils s’empressent souvent de la museler dès qu’ils l’ont conquise. Les enfants en rêvent, même si, devenus adultes, ils l’embrigadent la plupart du temps dans les mêmes carcans que leurs parents. Notre société individualiste du flux perpétuel s’est édifiée sur son fondement, même si chacun s’aliène dès qu’il le peut dans d’irrépressibles liens socio-téléphoniques. Nous sommes réputés libres. Mais seulement, en réalité, entre une naissance et une mort qui nous sont imposées. Nous n’étions rien avant. Nous ne serons probablement plus rien après. Mais nous sommes libres entre les deux. Comme le rat de laboratoire est libre de courir, ou non, dans sa cage.

Jean d’Ormesson écrivait fort justement que"vivre est une occupation de tous les instants". Puisque nous ne pouvons influencer en rien ni le début ni la fin, autant en effet jouir de ce qui les réunit. Nous pouvons devenir des héros. Sauver un enfant insouciant d’une noyade certaine, aider une vieille dame malvoyante à traverser la rue ou préserver la planète sur-polluée en triant nos déchets ménagers. Nous pouvons nous faire criminels en série par plaisir sadique, dictateurs sanguinaires pour garder le pouvoir, tortionnaires impitoyables par idéologie ou simplement mangeurs de cuisses de grenouilles. Nous pouvons réaliser des films cultes, chanter l’Air des violettes, peindre la Jeune Fille à la perle, composer La Chevauchée des Walkyries ou écrire des chroniques bougonnes et campagnardes. Nous pouvons même ne rien faire du tout. Entre le rien et le rien, nous sommes libres.

La science (ou des pratiques abracadabrantesques) peut certes vous éviter de sortir du rien. Mais si vous êtes malgré tout convoqué par vos géniteurs, une longue liste d’aventures vous attend. Vous pouvez connaître le bonheur d’être aimé de la plus belle femme du monde, admirer les paysages les plus grandioses et déguster un verre de Montrachet 2010. Vous pouvez aussi, hélas, connaître le désagrément de devoir "gagner votre vie", de voir votre compagne vous quitter et souffrir, de surcroit, d’une maladie incurable. Comme disait Cioran, les enfants que nous n’avons pas ne nous remercieront jamais assez de tout ce que nous leur épargnons. La science peut contribuer à augmenter les plaisirs comme à limiter les inconvénients. Elle peut même concourir à retarder au plus loin possible l’obligation de replonger dans le rien. Mais elle ne peut pas l’empêcher et tous les rameaux, bénis ou pas, n’y feront rien de plus.

Peut-être le pourra-t-elle demain, qui sait ? Mais en attendant, le plus sage est encore de choisir, comme Philippe Delerm, le Trottoir ensoleillé. Cars’avance inexorablement la marche sombre et farouche des violoncelles et des contrebasses qui accompagnent, déjà, le quatrième mouvement de la Symphonie Fantastique. Celle-là même qui nous conduira, un jour ou l’autre, à rendre aux instances de la vie le souffle que l’on nous avait seulement prêté au jour de notre naissance. (Un hosanna sans fin, Jean d’Ormesson, éditions Éloïse d’Ormesson)    

(Suivre régulièrement les chroniques du vieux bougon en s’abonnant à newsletter)