mutants

Vivions-nous plus heureux lorsque nous ne savions pas encore que nous étions l’Homme ? Qu’a pensé le premier d’entre nous lorsque qu’il a compris, il y a 300 000 ans, qu’il était différent des autres animaux qu’il côtoyait chaque jour ? Car notre famille était large alors, diverse et cent fois recomposée.

La vision qu’en avait Pierre Teilhard de Chardin était élémentaire. Nos lointains ancêtres avaient abandonné leurs cousins chimpanzés, bonobos et autres orangs-outans pour apprendre à marcher debout dans la savane. Ils avaient bientôt domestiqué le feu pour se chauffer, inventé l’agriculture pour assurer leur nourriture, bâti des villes pour protéger leurs récoltes, engendré des civilisations pour adorer leurs dieux, maîtrisé l’électricité pour recharger les batteries de leurs téléphones sans fil et, grâce à de puissants calculs, non seulement marché sur la lune mais créé des algorithmes pour organiser leurs activités. L’Homme règnerait désormais au sommet d’une pyramide universelle, ultime bénéficiaire du passé, ultime maître de l’avenir. La réalité ne serait pas aussi simple.

Selon les paléoanthropologues, la généalogie de Sapiens ressemblerait plus à une serpillière, une since, une panosse ou une piéta selon les régions qu’à une longue corde de quipu. Une foultitude de cousins et cousines se sont jadis croisés et rencontrés au hasard de leurs migrations. Ils auraient même copulé ensemble et donné naissance à des rejetons dont les traces se retrouvent dans notre ADN ! Certains ont totalement disparu corps et biens dans les méandres du temps. On n’en retrouve même plus la moindre dent de sagesse ni le plus petit os du métatarse. D’autres, par chance, fatalité ou inadvertance, ont abandonné leur squelette dans le calcaire à l’intention des archéologues. D’autres ont même signé leur passage sur les parois de leurs grottes. Mais tous, plus ou moins éloignés de notre parentèle directe, ne sont plus que des silhouettes dans les limbes de l’Histoire. Ne demeurerait donc, sur notre petite planète, qu’une seule et unique "race" humaine, la nôtre, auto-proclamée "pensante".

Cette situation serait pourtant tout à fait opposée à l’habitude de la nature. Partout et toujours la vie s’est organisée au milieu d’un invraisemblable foisonnement afin de préserver, toujours et partout, sa pérennité. Chaque contrée a ses caractéristiques endémiques mais elles se croisent, se rencontrent et s’allient pour surmonter les accidents naturels, météorites géants, incendies, inondations, éruptions volcaniques, pandémies… La vie sur la Terre n’a pu persister qu’à ces conditions. Nous n’existons, notre environnement n’existe que parce la nature s’est contrainte à multiplier et diversifier ses chances de survie comme un auteur prudent sauvegarde sa chronique bougonne sur plusieurs supports.

Donc, il y a trente mille ans environ, la lignée de Sapiens émerge, victorieuse, des cousinades qui l’entourent ; mais l’évolution ne arrête pas pour autant. Le Sapiens d’aujourd’hui est différent de celui d’origine et celui de demain le sera à son tour. Tout laisse donc à penser qu’au milieu de nous évoluent des êtres humains "différents", des mutants. Nous ne les voyons pas, nous ne les distinguons pas mais ils sont là. Ainsi, les jeunes chevillés à leur smartphone voient-ils déjà s’épaissir leur os occipital et les sédentaires abonnés au canapé et à l’ascenseur s’amincir leurs os pelviens.

Une ou de nouvelles lignées jailliront-elles des masses d’obèses diabétiques qui peuplent de plus en plus le monde ? Sortiront-elles bardées d’intelligences artificielles des laboratoires secrets des GAFAM et autres BATX ? S’appelleront-elles encore "sapiens" ? À moins qu’elles ne soient d’ores et déjà à l’œuvre dans nos campagnes parmi ces communautés d’êtres barbus et chevelus qui retournent à la permaculture du néolithique et s’adonnent avec l’affectation des initiés à la récolte des super graines et autres baies sauvages riches en oméga3epa ! On voit par-là combien l’avenir du futur s’annonce riche en surprises.

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