comptables

Une cohue indescriptible agite le rez-de-chaussée du fameux restaurant de la rive gauche de la Capitale. Sur le palier, un groupe de vénérables crânes chenus à cheveux blancs s’apprête à dévoiler urbi et orbi les noms des gagnants : le prix germanopratin 2019 a été attribué à … La foire battait déjà son plein depuis près de deux mois avec ses impétrants, ses pressentis et ses cohortes de recalés. Elle explose littéralement. Les journalistes se précipitent... Nous assistons là à l’une des apothéoses les plus brillantes de notre vieille civilisation de l’écrit.

Les époques obscures des temps préhistoriques ignoraient l’écriture. Le père enseignait à son fils l’art de la botanique afin qu’il reconnaisse les plantes à proscrire absolument, celles indispensables à une nourriture riche en calories, vitamines, oméga3epo et acides gras trans et celles utiles à soigner les maux de tête, les humeurs de ventre et les blessures de guerre. Il lui enseignait également l’art de lire le futur dans les sarabandes célestes des étoiles les plus visibles afin de prévoir les transhumances des meilleurs gibiers, gazelles, canards, anguilles ou saumons. Et il lui rapportait, le soir à la veillée, les récits que son propre père lui avait lui-même transmis au sujet de leurs origines lointaines et sans aucun doute divines. Et sans cesse le père revenait inlassablement sur ses leçons précédentes car il était vital pour tous que ses paroles soient solidement enregistrées dans la tête des enfants : il n’existait aucun autre moyen de "sauvegarde".

Jusqu’au jour où un collecteur d’impôts eut l’idée de graver sur des tablettes d’argile mal cuites combien tel paysan était susceptible de lui verser de mesures de blé, tel autre de mesures d’orge ou tel autre de millet. Après avoir effectué son propre prélèvement pour ses besoins personnels, il renseignait son supérieur hiérarchique sur le nombre de quintaux à engranger dans les silos royaux. Après avoir récapitulé les totaux des tablettes de tous les supérieurs hiérarchiques, le comptable du royaume était à son tour en mesure, après avoir prélevé sa propre rémunération, d’annoncer au roi une juste évaluation de ses richesses. Dans le cadre des réquisitions étatiques, l’ère de l’arbitraire était enfin révolue. Il convenait toutefois de continuer à rabâcher encore et encore les listes des plantes bénéfiques, maléfiques et médicinales, celles des voyages saisonniers du soleil, de la lune et des étoiles et celles des contes et des légendes décrivant les débuts du monde et de tout ce qui y vit.

Il faudra attendre 1400 ans encore avant qu’un scribe de la ville mésopotamienne d’Uruk n’eut l’idée de retranscrire en signes cunéiformes la déjà antique épopée de Gilgamesh. Plus tard, pendant que d’innombrables copistes enregistraient sur parchemin les nombres d’esclaves vendus sur les marchés de Delphes, d’Athènes ou d’Épidaure, d’aussi innombrables aèdes chanteront les hauts-faits des héros de la guerre de Troie. Ce ne sera que 600 ans après la disparition d’Homère qu’un copiste aura l’idée d’en écrire les 15337 hexamètres. Grâce à ces hardis novateurs, les mythologies antiques parviendront jusqu’à nous et inspireront notre Civilisation. Il nous faut malgré tout constater qu’hier comme aujourd’hui, les comptables bénéficiaient déjà d’une nette priorité sur les poètes.

Mais les temps ont changé. Il est bien évident que, de nos jours, les préoccupations des éditeurs sont d’abord et avant tout d’accorder à leurs auteurs la plus large audience possible avant que de songer même à un éventuel récapitulatif des ventes. À l’heure de l’intelligence artificielle, d’internet et du smartphone, en sera-t-il encore ainsi dans les siècles futurs ? L’avenir pourrait bien, là encore, nous réserver quelques surprises. (PS. Ils n’ont pas eu de prix mais l’auraient mérité : Né d’aucune femme de Franck Bouysse et Les braves gens du Purgatoire de Pierre Pelot)

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