epoqueformidable

Nous le savions depuis longtemps, depuis Anaximandre au moins qui situait la mer Égée au centre du monde, nous le savions depuis Galilée même si de nombreuses "Terra Incognita", comme écrit Alain Corbin*, abandonnaient encore de larges taches blanches sur les portulans, nous le savions depuis que Gagarine en a fait le tour : la Terre est ronde.

Et en deux petits millions d’années, ce qui reste relativement court au regard des quatre milliards cinq cents millions d’années d’existence de notre planète, les hominidés devenus des Homo Sapiens en ont pratiquement exploré chaque recoin et s’y sont établis. Ils savent, nous savons aujourd’hui qu’il n’y a plus de l’autre côté de la colline de terre à découvrir où l’herbe serait plus verte que celle que nous piétinons allègrement de nos pas impatients. Nous avons désormais pleinement conscience qu’il n’y a plus de fuite possible si ce n’est peut-être un jour vers cet espace qui peuple nos rêves depuis toujours mais qui les peuplera encore longtemps. Nous savons qu’il n’y a plus d’ailleurs et qu’il nous faudra nous contenter des ressources définitivement "finies" à notre disposition. Nous savons qu’il nous faudra donc non seulement les gérer au plus juste en évitant débauches et gaspillages mais aussi vivre ici et ensemble et en parfaite autarcie.

Si des doutes subsistaient encore quant au fait que nous vivons à présent dans un seul et même village, la pandémie covidesque actuelle devrait d’autant plus les lever définitivement que les avions en sillonnent chaque jour le ciel et les navires marchands les mers sans rencontrer les moindres limites et internet nous relie tous à la vitesse de la lumière, ou presque, comme autrefois autour de l’église et des étals du marché. La paroisse s’est étendue à toute la surface du globe quelques soient nos dieux et nos croyances et quelques soient nos différences. Nous savons désormais que tout ce qui vit, de la plus modeste cellule ou du plus minuscule virus au "scientifique" le plus savant ou au philosophe le plus brillant, tout ce qui vit est embarqué dans un seul et unique bateau.

Et non seulement nous partageons le même voyage à travers un espace encore largement inaccessible, mais nous avons même de plus en plus tendance à nous ressembler. Le commerçant de Calcutta réagit comme le patron du Pathmark de Philadelphie face à la baisse de son chiffre d’affaire, la mère de Mogadiscio souffre autant de la mort de son fils que celle de Saint-Pétersbourg et quel que soit l’endroit de la planète où nous nous trouvons, il n’y a plus ni gens de la ville ni gens des champs, les seconds vivent désormais comme les premiers et réciproquement.

Nous vivons dès lors une époque à la fois terrible et formidable. Terrible parce que nos certitudes anciennes ont volé en éclats et que nous ne savons pas encore comment nous y prendre pour trouver notre place dans ce nouveau maelstrom. S’il fut des époques où l’on pouvait encore espérer retrouver l’éden paradisiaque des premiers temps d’où seraient partis les lointains ancêtres de notre lignée sapiens, les paléoanthropologues, les linguistes, les biologistes et les climatologues s’accordent à penser que ce Makgadikgadi n’existe plus depuis longtemps, anéanti par les modifications perpétuelles des climats. Inutile donc, et quand bien même penserait-on que c’était mieux avant, de tenter de faire revivre un passé irrémédiablement révolu. Il ne nous reste plus qu’une seule porte de sortie pour accéder à un monde meilleur, le construire nous-même et de la moins mauvaise manière. Époque donc formidable puisque que l’avenir est décidément bien devant nous. (*Une histoire de l’ignorance, Alain Corbin, Albin Michel)