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Le complot de la laitue romaine

Hier,comme chaque jeudi ou presque, je me rends à la Grande Médi@thèque de la Ville pour renouveler ma provision de littérature lorsque je reconnais, diffusée par une radio du service public, la voix d’un philosophe de belle renommée tentant de convaincre son auditoire de l’inanité des fameuses théories du complot. On ne peut généralement prouver quoi que ce soit, dit-il en substance, mais on ne peut jamais prouver le contraire non plus. « En fait, conclut-il, ce phénomène relève essentiellement de la croyance. Un esprit cartésien ne devrait pas s’y laisser entraîner ».

Notre philosophe tous terrains a probablement raison. Nourri depuis l’enfance au lait de la pensée logique, comment se fait-il que l’esprit de certains de nos concitoyens s’égare ainsi par ces sentiers obscurs de l’irrationnel ? Et pourtant ! Même si le fait est demeuré confidentiel, et on comprend pourquoi, nous avons probablement échappé à terrible complot visant rien de moins que la destruction de notre belle civilisation occidentale par empoisonnement au mercure.

L’intrigue fut révélée tout à fait par hasard à l’occasion d’un simple contrôle de routine dans une modeste épicerie-primeur de quartier. L’adjointe de l’inspecteur, une jeune fille de bonne famille sortant à peine des écoles, prélève quelques feuilles sur un pied de laitue romaine présenté à la vente. Les analyses signalent un taux résiduel de mercure dépassant les normes européennes généralement admises. L’affaire se serait sans doute soldée par un avertissement au boutiquier sous promesse de ne pas recommencer. Mais le "fiancé" de notre aspirante contrôleuse milite avec ferveur dans une association écologique locale. Informé par son amie à l’issue d’une nuit à la fois tendre et tumultueuse, il alerte ses connaissances. Elles mènent l’enquête.

Il s’avère que le lot de salades provient d’un entrepôt tout à fait anodin, à ceci près que les responsables refusent étrangement de répondre aux interrogations de nos limiers. Ces derniers établissent derechef des tours de surveillance des locaux et des filatures discrètes des personnels, fournisseurs et autres livreurs. Une piste se montre prometteuse. Le sous-directeur joue au poker chaque samedi soir dans une vaste demeure retirée dans la campagne solognote. Après consultation des cadastres, nos détectives apprennent que le propriétaire n’est autre qu’un intermédiaire du commerce international dont le nom a été cité à plusieurs reprises dans la presse au sujet d’une sombre affaire de transferts plus ou moins louches de métaux de réforme. Mais l’entreprise de transport qui les assurait a opportunément déposé le bilan quelques jours avant que la justice ne s’intéresse à elle, entraînant l’extinction des procédures et la clôture du dossier. Or il se trouve que l’un de ses dirigeants serait un proche de notre gentil épicier.

Hélas, lorsque nos enquêteurs se rendent à son échoppe dans le but de le soumettre à la question, ils trouvent rideau baissé. Renseignements pris auprès des voisins, les murs appartiendraient à un consortium suisse. Le syndic de l’immeuble accepte, sous couvert de l’anonymat, d’en chuchoter le nom de l’administrateur général : Lessages de Sion. Chacun a lu le nom ou entendu parler au moins une fois dans sa vie de Lessages de Sion. Les puissants tremblent lorsqu’on le murmure à leur oreille : il leur dicterait leur conduite. Mais où est le complot ? demande le naïf tout juste sorti de sa campagne profonde. Selon le président de l’association écologique, la laitue romaine avait été choisie parce qu’elle décore tous les couverts servis dans tous les restaurants de France et de Navarre, qu’ils soient modestes ou étoilés. Le poison trouvant ainsi sa plus large diffusion.

Devrons-nous désormais nous méfier de la feuille de salade qui orne immanquablement nos assiettes ? Faute de preuves tangibles, le monde poursuit sa marche tranquille sur les chemins de son futur.