bouchons

 L’affaire remonte à la mi-temps du siècle dernier. M’Baa vit dans un village à trois jours de marche de la chefferie et est devenu, au fil des années, le seul et dernier potier de toute la région. Son père lui ayant appris à malaxer et à cuire la terre du fleuve comme son propre père avait fait avant lui, M’Baa connait bien son métier de potier et l’on vient acheter ses pots, ses vases et autres jarres non seulement de toute la chefferie mais même de la ville du gouverneur. Les femmes disent qu’elles sont plus lourdes que celles creusées dans les calebasses qui poussent en lisière de la forêt mais que, elles au moins, ne se renversent pas.

Un jour, hélas, les blancs apporteront avec eux des cuvettes, des pots et bidons en plastique ; les femmes diront qu’ils sont moins lourds à porter sur la tête, l’épaule ou les bras que les jarres fabriquées par M’Baa, et M’Baa ne pourra plus vendre ses poteries. Mais, à l’époque de l’affaire, M’Baa extrait encore sa terre d’un trou peu éloigné du fleuve que son père et son père avant lui avaient eux-mêmes creusé. Puis il s’installe devant sa case et fabrique ses pots, ses vases et ses jarres en chantant du matin au soir et les enfants chantent avec lui tout en s’émerveillant du ballet de ses mains qui font surgir petit à petit une gourde, un plat rond, une cruche à eau, un gobelet, une jarre à mil, avant de les faire cuire côte à côte sous le typha.

Or un jour, une voiture militaire vient à s’arrêter sur la place du village. C’est assez rare pour que les enfants se précipitent pour l’admirer. Accroupi derrière son tour, M’Baa voit toute la scène, la danse des enfants, le pas lourd du chef qui fait semblant de regarder ailleurs, les femmes qui arrêtent leur babil et redressent la tête. Après un moment, l’homme qui conduit la voiture descend en soufflant à cause de la poussière qui vole et ouvre la portière. Une femme vêtue d'un boubou multicolore et coiffée d’un grand chapeau rouge pose avec précaution sa délicate chaussure verte sur le sol et se dirige directement vers M’Baa, sans regarder ni ses pieds ni les enfants qui virevoltent en riant. « C’est toi, M’Baa ? » M’Baa fait oui de la tête. « M’Baa le potier ? » M’Baa montre le pot qu’il est en train de monter. La femme sort alors des plis de sa manche une feuille de papier de l’administration comme en a le chef du village pour inscrire les noms des habitants. « Tu feras cent bouchons comme celui qui est dessiné là-dessus ! » Et elle pose le papier dans la main de M’Baa. M’Baa dodeline de la tête comme quelqu’un qui s’apprête à refuser. « Tu seras bien payé, ajoute l’autre. C’est pour ma maîtresse, la femme du gouverneur ! » Et elle remonte dans la voiture qui disparaît avec son nuage de poussière.

Alors M’Baa fait des bouchons et des bouchons et encore des bouchons jusqu’à ce que le chef du village qui sait un peu compter lui dise qu’il y en a assez. Le temps d’une lune plus tard, la voiture est de retour. L’homme qui conduit tend les billets, charge précieusement les bouchons et repart. Les mois passent comme le vent après l’orage et le cousin de M’Baa revient au village pour présenter son dernier né au chef, à ses épouses, à ses sœurs et à tout le village. Il raconte, pendant que le feu s’éteint doucement dans la tiédeur du soir, que le palais du gouverneur a retenti des cris de son épouse parce que les bouchons étaient un peu plus grands que ses pots. M’Baa se redresse comme piqué à la fesse par un mamba. « Ce n’est pas ta faute, dit le cousin, il paraît que c’est le dessin qui n’était pas bon ». « Et alors ? » demande le chef du village. Le cousin rit. « Ils ont changé les pots ! »

On voit par-là qu’il y a bien longtemps que le monde  marche de guingois et qu’il ne faut pas s’étonner s’il tourne également de travers, même après les grandes promesses de grands changements des grands prometteurs.