L’écran de mon ordinateur est vraiment trop triste. J’abandonne mon manuscrit ainsi que son héros, Foulque le marchand de laine, alors qu’il s’apprête à vaincre, une fois encore, les ennemis de Dagobert, le roi de Paris. Je coupe Daniel Barenboïm qui joue la huitième sonate pour piano de Mozart (en La mineur k 310). (Je préfère son interprétation à celle de Christian Zacharias que je trouve plus technique et peut-être moins habitée d’émotion). Dehors, un concert de grues remontant vers le nord en un V impeccable m’accueille. Deux pies tourbillonnent à grand renfort de jacasseries au sommet du bouleau le plus élevé de mon jardin où elles construisent leur nid. Les anciens, ici, disent qu’elles craignent les inondations et qu’elles établissent leur nid le plus haut possible lorsqu’elles prévoient un printemps particulièrement pluvieux. Pour l’heure, le ciel est couvert de nuages et une petite brise fait frémir les chatons des noisetiers. Je gagne l’enclos des chèvres naines lorsque j’entends les aboiements de Lassie, la chienne de mes voisins. Des rires les accompagnent suivis d’un long braiement agacé de Joseph, leur vieil âne. Nous pénétrons ensemble dans mon courtil. Guidé par une jeune femme habillée comme à la ville, l’animal transporte sur son dos une fillette les poings crispés sur la bride mais au sourire aussi radieux que le soleil. « Bonjour Lucille ! » « Bonjour, mon Papet ! »

  L’été dernier, Anne et Gille, en compagnie de leurs deux enfants Lucille et Gaspard, ont profité, selon leurs propres termes, du bon air de la campagne grâce aux chambres d’hôtes d‘Hélène et Sébastien, mes plus proches voisins. Les deux enfants, qui avaient alors décidé que j’étais leur "Papet", sont très régulièrement venus rendre visite aux chèvres naines et, surtout, se gaver des cerises, groseilles et framboises du jardin. C’est toujours meilleur cueilli sur l’arbre ! Ils sont donc de retour pour ces petites vacances.  Anne m’embrasse affectueusement et Joseph pose son museau sur mon bras en quête de friandise. « Il t’aime bien, Joseph », dit Lucille en se laissant glisser au sol. Oui, Joseph m’aime bien et je le lui rends. J’ai parfois même l’impression que, tout comme Adèle, ma chatte, une âme éclaire son regard.

 Je songe à l’émission de Fabienne Chauvière et Élisabeth de Fontenay "Vivre avec les bêtes" sur France Inter. Leur invité, le philosophe Philippe Leygonie, prétendait qu’elles ont une âme. Il reprenait, pour illustrer son propos, les paroles de Bouvard et Pécuchet de Flaubert. « Les animaux ont une âme comme les hommes. Si tant est que ces derniers en ont une. Elles ont, au moins, des droits !» Á vivre en leur commerce, et non comme un propriétaire pour reprendre les arguments du fermier des Bouvards et Pécuchet, mais comme un voisin sinon comme un ami, on apprend le meilleur d’elles. Une patience infinie pour les créatures versatiles que nous sommes et parfois, même, de l’attachement ! Bien qu’il soit fort difficile de lire tout cela dans le regard d’un âne !

 « Est-ce que tu as encore des cerises ? » me demande Lucille. « Si tu reviens aux grandes vacances, j’en aurai, c’est sûr. » « Alors je reviendrai. Hein, maman ? On reviendra ? » J’espère qu’elles reviendront ; sinon, je serais capable de m’ennuyer d’eux. (© Roland Bosquet)